i^x:-^".
i^L^-.'
':^'<tèK0^
-inMfcjià I
ŒUVRES COMPLETES
DB
STENDHAL
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR Kormat gr. in- 18
DE L AMOUR j •
HISTOIRE DE LA PEIXTUKE EN ITALIE | *
LABBESSE DE CASTRO
1
LA CHARTREUSE DE PAUME |
LE IlOUGE ET LE NOIK ..
LETTRES I.NTIMES
MÉLANGES d'art ET DE LITTERATURE en grande partie inédits .,
MEMOIRES D UN TOURIsi:; 2 —
PROMENADES DANS ROM. 2
RACINE ET SHAKESPEARE |
ROME, NAPLES ET FLORENCE f
VIE DE IIAYDN, DE MOZART II DE MÉTASTASE 1
VIE DE NAPOLÉON J
VIE DE ROSSIM , f _,
Imprimerie de Poissy. — Lejav Fils bt Lbuoiio.
VIES
DE HAYDN
DB
MOZART ET DE METASTASE
DE STENDHAL
( HENRY BEYLE)
NOUVELLE EDITION ENTIEREJIENT HEVUE
The présent work is presumed to contata more niiisi'al infurinfltion, in a pupulnr fo -II, tlian is to Le met wth in any other book of a size equdily moderate.
{Préface de la Iraduclion anglaise.)
'^^^
^
PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Droits de reproduction et de traduction
réservé*.
/ I ,-.-
diû
lï
PREFACE
DE L'ÉDITION DE 18U.
J'étais à Vienne en 1808. J'écrivis à un ami quel.|ues lettres sur le célèbre compositeur Haydn, dont un ha- sard heureux m'avait procuré la connaissance quelques années auparavant. De retour à Paris, je trouve que mes lettres ont eu un petit succès; qu'on a pris la peine d'en faire des copies. Je suis tenté de devenir aussi un auteur, et de me voir imprimer tout vif. J'ajoute donc quelques îclaircissements, j'efface quelques répétitions, et je me présente aux amis de la musique, sous la forme d'un petit in-8°.
NOTE AJOUTfE EN 1817.
Lorsque l'auteur se détermina, en 1814, à relire sj correspondance» et à en faire une brochure, il cherchait
1
6 ŒUVRES DE STENDHAL,
quelques distractions à des chagrins très-graves, et ne prit pas la précaution d'écrire à Paris pour avoir du suc- cès. Ainsi aucun journal n'annonça ce petit ouvrage; mais en Angleterre il a eu les honneurs d'une traduction ', et les revues les plus estimées ont bien voulu discuter les idées de l'auteur. Voici sa réponse ;
J'ai cherché à analyser le sentiment que nous avons en France pour la musique. Une première difficulté, c'est que les sensations que nous devons à cet art enchanteur sont extrêmement difficiles à rappeler par des paroles. Je me suis aperçu que, pour donner quelque agrément à l'analyse philosophique que j'avais entreprise, il fallait écrire les vies d'Haydn, de Mozart et de Métastase. Haydn m'offrait tous les genres de musique instrumentale; Mozart, sans cesse comparé à son illustre rival Cimarosa, donnait les deux genres de musique dramatique ; celle où la voix est tout, et celle où la voix ne fait presque que nommer les sentiments que les instruments réveillent avec une si étonnante puissance. La vie de Métastase amenait naturellement l'examen de ce que doivent être les poëmes destinés à conduire l'imagination, cette folle de la maison, dans les contrées romantiques que la mu- sique rend visibles aux âmes qu'elle entraîne.
* Chez Murray, 1817 ; 496 pages, avec des noi-es savantes.
VIE DE HAYUN. 7
II me semble que la première loi que le dix-neuvième siècle iuipose à ceux qui se mêlent d'écrire, c'est la clarté. Une autre considération m'en faisait un devoir.
Nous parlons beaucoup musique en France, et rien dans noire éducation ne nous prépare à en juger. Car c'est une chose reconnue que, plus un homme est fort sur un instrument, moins il sent les effets du charme qu'il fait naître. Son âme est ailleurs, et il n'admire que le difficile. J'ai pensé que les jeunes femmes qui entrent dans le monde trouveraient avec plaisir, en un seul vo- lume, tout ce qu'il faut savoir sur cet objet.
Dans l'analyse de sentiments aussi délicats, l'essentiel est de ne rien outrer. Ceci me convenait parfaitement; le talent de l'éloquence, que je n'avais point, eût été dé- placé dans un tel ouvrage.
Ile du Wighl, lu IG seijlembro 1817.
LETTRES
SUR
LE CÉLÈBRE COMPOSITEUR HAYDN
LETTRE PREMIÈRE
A M. LOUIS DE LFCIl".
Vienne, le 5 avril 1808. Mon ami,
Cet llayiln que vous aimez tant, cet homme rare dont le nom jclle un si grand éclat dans le temple de l'harmonie, vit encore, mais l'artiste n'est plus.
A l'exlréniilé d'nn des faubonrgs de Vienne, du côté du parc impérial de Schœnbrunn, on trouve, près de la bar- rière de Maria-Ililff, une petite rue non pavée, et où l'on passe si peu qu'elle est couverte d'herbe. Vers le milieu de cette rue, s'élève une humble petite maison, toujours en- vironnée par le silence : c'est là, et non pas dans le palais Esterhazy, comme vous le croyez, et en effet comme il le pourrait s'il le voulait, qu'habite le père de la musique in-
12 ŒUVUliS DE STENDHAL.
slrumenlale, un des hommes de génie de ce dix-luiiticme siècle, qui fui 1 âge d'or de la musique.
Cimarosa, Haydn et Mozart viennent seulement de quitter la scène du monde. On joue encore leurs ouvrages immortels; mais bientôt on les écartera : d'autres musiciens seront à la mode, et nous tomberons tout à fait dans les ténèbres de la médiocrité. Ces idées remplissent toujours mon âme quand j'approche de la demeure tranquille où Haydn repose. On frappe, une bonne petite vieille, son ancienne gouvernante, vous ouvre d'un air riant ; vous montez un petit escalier de bois, et vous trouvez, au milieu de la seconde chambre d'un appartement très-simple, un vieillard tranquille, assis devant un bureau, absorbé dans la triste pensée que la vie lui échappe, et tellement nul dans tout le reste, qu'il a besoin de visites pour se rappeler ce qu'il a été autrefois. Lorsqu'il voit entrer quelqu'un, un doux sourire paraît sur ses lèvres, une larme mouille ses yeux, son visage se ranime, sa voix s'éclaircit, il reconnaît son hôte, et lui parle de ses premières années, dont il se souvient bien mieux que des dernières : vous croyez que l'artiste existe encore; mais bientôt il re- tombe à vos yeux dans son état habituel de léthargie et de tristesse.
Cet Haydn tout de feu, plein de fécondité, si original, qui, assis à son piano, créait des merveilles musicales, et, en peu de moments, enflammait tous les cœurs, transportait toutes fcs âmes au milieu de sensations délicieuses ; cet Haydn a disparu du monde. Le papillon dont Platon nous parle a dé- ployé vers le ciel ses ailes brillantes, et n'a laisse ici-bas que la larve grossière sous laquelle il paraissait à nos yeux.
Je vais de temps en temps visiter ces restes chéris d'un grand homme, remuer ces cendres encore chaudes du feu
VIE DE HAYDN. 13
d'Apollon; et si je parviens à y découvrir quelque élincelle qui ne soil pas loul à fait éteinte, je sors l'àme pleine d'éino- lion et de tristesse. Voilà donc ce qui reste d'un des plus grands génies qui aiwit existé!
Cadono le cita, cadono i rcgni
E '1 nom d' esser mortale, par che si sdegni.
TaSSO, C. II.
Voilà, mon cher Louis, tout ce que je puis vous dire avec vérité de l'homme célèbre dont vous me demandez des nouvelles avec tant d'instances. Mais à vous qui aimez la musique dllaydn, et qui désirez la connaître, je puis donner bien d'autres détails que ceux qui sont relatifs à sa personne. Mon séjour ici et la société que j'y vois me mettent à même de vous parler au long de cet Haydn dont la musique s'exé- cute aujourd'hui du Mexique à Calcutta, de Naples à Londres, et du faubourg de Péra jusque dans les salons de Paris. / Vienne est une ville charmante. Figurez-vous une réunion de palais et de maisons Irès-propres, habités par les plus riches propriétaires d'une des grandes monarchies de l'Eu- rope, par les seuls grands seigneurs auxquels on puisse encore appliquer ce nom avec quelque justesse^yCette ville devienne, proprement dite, a soixante-douze mille habitants, et des fortifications qui ne sont plus que des promenades agréables : mais heureusement, pour laisser leur effet aux canons, qui n'y sont point, on a réservé tout autour de la ville un espace de six cents toises de large, dans lequel il a été défendu de bâtir. Cet espace, comme vous le pensez bien, est couvert de gazon et d'allées d'arbres qui se croisent en tout sens. Au delà de cette couronne de verdure sont les
U ŒUVRES DE STENDHAL.
trente-deux faubourgs de Vienne, où vivent cent soixante- dix mille habilanls de toutes les classes. Le superbe Danube loucbe, d'un côlc, à la ville du centre, la sépare du faubourg delxopoldslat, ei, dans une de ses îles, se trouve ce fameux Prater, la picmière promenade du monde, et qui est aux Tuileries, à Illydc-Park de Londres, au Prado de Madrid, ce que la vue de la baie de Naplcs, prise de la maison de Ter- mile du mont Vésuve, est à toutes les vues qu'on nous vante ailleurs. L'île du Prater, fertile comme toutes les îles des ' grands fleuves, est couverte d'arbres superbes, et qui sem- blent plus grands là qu'ailleurs. Celte île, qui présente de toutes parts la nature dans toute sa majesté, réunit les allées de marronniers alignées par la magnificence, aux aspects sauvages des forêts les plus solitaires. Cent cbemins tortueux la traversent ; et quand on arrive aux bords de ce superbe Danube, qu'on trouve tout à coup sous ses pas, la vue est encore cbarmée par le Léopoldsberg, le Ralemberg, et d'au- tres coteaux pittoresques qu'on aperçoit au delà. Ce jardin de Vienne, qui n'est gâté par l'aspect des travaux d'aucune industrie cbcrcbant péniblement à gagner de l'argent, et où quelques prairies seulement inierrompent de temps en temps la forêt, a deux lieues de long sur une et demie de large. Je ne sais si c'est une idée singulière, mais pour moi ce superbe Prater a toujours clé une image sensible du génie d'Haydn. ^«^
Dans celle Vienne du centre, séjour d'hiver des Estcrhazy, \ des Palfy, desTraulmansdorff, et de tant de grands seigneurs environnés d'une pomiic presque royale, lespi it n'a point le développement brillant que l'on trouvait dans les salons de Paris avant notre maussade révolution. La raison n'y a point élevé ses autels comme à Londres; une certaine réserve,
VIE DE HAYDN. 15
qui faîl partie de la politique savante de la maison d'Autri- che, a porté les peuples vers des plaisirs plus physiques, cl moins embarrassanls pour ceux qui gouvernent.
Cette maison a eu des rapports fréquents avec Tltalie, doni elle possède une partie ; plusieurs de ses princes y sont nés. Toute la noblesse de Lombardie se rend à Vienne pour solli- citer de l'emploi, et la douce musique est devenue la passion dominante des ViennoisJlMétastase a vécu cinquante ans parmi eux* ; c'est pour eux qu'il composa ces opéras char- mants que nos petits littérateurs à la Laharpe prennent pour des tragédies imparfailes.rLes femmes ici ont de l'attrait; un teint superbe sert de parure à des formes élégantes : l'air plein de naturel et quelquefois un peu languissant et un peu ennuyeux des Allemandes du nord, est mélangé ici d'un peu de coquetterie et d'un peu d'adresse ; effet de la présence d'une cour nombreuse. En un mot, à Vienne, comme dans l'ancienne Venise, la politique et les raisonnements à perte de vue sur les améliorations possibles étant défendus aux esprits, la douce volupté s'est emparée de tous les cœurs. Je ne sais si cet intérêt des mœurs, dont on nous ennuie si souvent, y trouve son compte ; mais ce dont vous et moi sommes sûrs, c'est que rien ne pouvait être plus favorable à la musique/Cette enchanteresse l'a emporté ici même sur la hauteur allemande; les plus grands seigneurs de la monar- chie se sont fait directeurs des trois théâtres où l'on chante; ce sont eux encore qui sont à la tête de la Société de musique, et tel d'entre eux dépense fort bien huit ou dix mille francs par an pour les iulérèls de cet art. On est peui-èiro plus
• Né en 1698, appelé à Vienne en 1730, il y vécut jusqu'en 1782
i« ŒUVRES DE STENDHAL.
seusible en Italie; mais il faut convenir que les beaux-arts sont loin d'y recevoir de tels encouragements. Aussi llaydu est né à quelques lieues de Vienne, Mozart un peu plus loin, vers les montagnes du Tyrol, et c'est à Prague que Cimarosa a composé son Matrimonio segreio.
VIE DE HAYDN. 17
LETTRE II
Vienne, 15 avril 1808.
Grâces au ciel, mon chev Louis, je vis beaucouj» dans ces sociélés de musique, qui sont si fréquentes ici. C'est la réu- nion des choses aimables dont je vous parle dans ma der- nière lettre, qui a enfin fixé à Vienne mon sort errant, et conduit au port,
Me percgrino errante, e fra gli scogli, E fra r onde agitato, e quasi assorte.
Tasso, c. I.
J'ai de bonnes autorités pour tout ce que je puis vous dire sur Uaydn : je liens son histoire d'abord de lui-même, et ensuite des personnes qui ont le pins vécu avec lui aux di- verses époques de sa vie. Je vous citerai M. le baron de
18 ŒUVRES DE STENDHAL.
V:v[\-S\vielen, le maestro Friberl, le maestro Piclil, le violon- celle Bertoja, le conseiller Griesenger, le maestro Weigl, M. Marlinez, mademoiselle de Kurlzberg, élève d'un rare ta- lent et amie d'Haydn, et enfin le copiste fidèle de sa musique. Vous me pardonnerez les détails, il s'agit d'un de ces génies qui, parle développement de leurs facultés, n'ont fait autre chose au monde qu'augmenter ses plaisirs, et fournir de nouvelles distractions à ses misères; génies vraiment su- blimes, et auxquels le vulgaire stupide préfère les hommes qui se font un nom en faisant entre-battre quelques milliers de ces tristes badauds.
Le parnasse musical comptait déjà un grand nombre de compositeurs célèbres, quand, dans un village de l'Autriche, vint au monde le créateur de la symphonie. Les études et le génie des prédécesseurs d'Haydn avaient été dirigés vers la partie vocale, qui, dans le fait, forme la base des plaisirs que peut nous donner la musique: ils n'employaient les instruments que comme un accessoire agréable : tels sont les j)aYsages dans les tableaux d'histoire, ou les ornements en architecture.
La musique était une monarchie : le chant régnait en maî- tre; les accompagnements n'étaient que des sujets. Ce genre, où Ton ne fait pas entrer la voix humaine, celte république de sons divers et cependant réunis, dans laquelle tour à tour chaque instrument peut attirer l'altention, avait à peine commencé à se montrer vers la fin du dix-septième siècle. Ce fut, je crois, LuUi qui inventa ces symphonies que nous appelons ouvertures ; mais même dans les sympionies, dès que le morceau fugué * cessai!, on scnlail la ni(in;ii(liie.
* La fugue est une espèce de musique où l'on traite, suivant car-
VIE Di; HAYDN. 19
La partie du violon contenait tout le cliant, et les autres instruments servaient d'accompagnement, comme dans la musique vocale ils en servent encore au soprano, au ténor, au contralto, auxquels seuls on confie la pensée musicale ou la mélodie.
Les symphonies n'étaient donc qu'un air joué par le vio- lon, au lieu d'être clianté par un acteur. Les savants vous diront que les Grecs, et ensuite les Romains, n'eurent pas d'autre musique instrumentale : ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on n'en connaissait pas d'autre en Europe, avant les sym-
taines règles, un chant appelé sujet, en le faisant passer successive- ment et alternalivemcnl d'une partie à l'autre. Tout le monde connaît le canon de
Frère Jacques, dormez-vous? Sonnez les matines.
C'est une espèce de fugue. Les fugues, en général, rendent la mu- sique ]lu$ biuyante qu'agréable; c'est pourquoi elles conviennent mieux dans les chœurs que partout ailleurs ; or, comme leur principal mérite est de fixer toujours l'oreille sur le chant principal, ou sujet, qu'on fait pour cela passer incessamment de partie en parlie, le compositeur doit mettre tous ses soins à rendre toujours ce chint bien distinct, et à empêcher qu'il ne soit étouffé ou confondu parmi les autres pirties.
Le plaisir que donne cette espèce de composilion étant toujours médiocre, on peut dire qu'une belle fugue est l'ingrat chel-d'œuvre d'un bon harmoniste (Rousse.iu, 1, 40")
Tout le monde a entendu Dusscck jouer sur le piano les varialion'5 àcMarIborough. ou de l'air {"'(armante Gabrielle. Oans ce pauvre genre de musique, l'air primitif, que l'on gâte avec tant de prétention, est ce qu'on appelle le thème, le sujet, le motif C'est le sens dans lequel ces mots sont employés ici.
20 ŒUVRES DE STENDHAL.
phonics de LuHi, que celle qui est nécessaire à la danse; encore celte musique imparfaite, dans laquelle une seule partie chantait, n'était-elle exécutée en Italie que par un petit nombre d'instruments. Paul Véronèse nous a conservé la ûgure de ceux qui étaient en usage de son temps, dang cette fameuse Cène de Saint-Georges, qui est à la fois le plu? grand tableau du Musée de Paris et un des plus agréables. Au devant du tableau, dans le vide du fer à cheval formé par la table où les convives de la noce de Cana sont assis, le Ti- tien joue de la contre-basse, Paul Véronèse et le Tintoret du violoncelle, un homme qui a une croix sur la poitrine joue du violon, le Bassan joue de la flûte, et un esclave turc de la trompette.
Quand le compositeur voulait une musique plus bruyante, il ajoutait à ces instruments les trompettes droites. L'orgue, en général, se faisait entendre seul. La plupart des instru- ments employés par les troubadours de Provence ne furent jamais connus hors de France, et ne survécurent pas au quinzième siècle. Enfin, Viadana ' ayant inventé la basse con- tinue, et la musique faisant tous les jours des progrès en Italie, les violons, nommés alors violes, chassèrent peu à peu tous les autres instruments ; et vers le milieu du dix- septième siècle les orchestres prirent la composition que nous leur voyons aujourd'hui.
Sans doute à cette époque les âmes les plus faites pour la musique n'imaginaient même pas, dans leurs rêveries les plus douces, une réunion telle que l'admirable orchestre de rOdéofl, formé d'un si grand nombre d'instruments, tous
* Né à Lodi, dans le Milanais ; il était maître de chapelle à Man- toue en 1644.
VIK DE HAYDN. 21
(loniiaiil des sons gradués d'une manière si flallcusc pour rorcille, et joués avec un ensemble si parfait. La plus belle ouverture de 1-ulli, telle que l'entendait Louis XIV au milieu de sa cour, vous ferait fuir à l'autre bout de Paris. Ceci me rappelle quelques compositeurs allemands et français qui oni voulu, de nos jours, nous donner le même genre de plaisii à coups de timbales; mais ce n'est plus la faute de l'orclics- tre. Chacun des musiciens qui composent celui de TOpéra, pris à part, joue fort bien : ils ne sont que trop habiles ; c'est ce qui donne à ces cruels compositeurs le moyen de mettre nos oreilles au supplice.
Ils oublient, ces compositeurs, que dans les arts rien ne vit que ce qui donne continuellement du plaisir. Ils ont pu séduire facilement la partie nombreuse du public qui ne trouve aucune jouissance directe à la musique, et qui n'y cherche, comme dans les autres beaux-arts, qu'une occasion de bien parler et de s'extasier. Ces beaux diseurs insensibles ont égaré quelques véritables amateurs , mais tout cet épi- îsode de l'histoire de la musique retombera bientôt dans le profond oubli qu'il mérite, et les ouvrages de nos grands maîtres actuels tiendront, dans cinquante ans, fidèle com- pagnie à ceux de ce Rameau que nous admirions tant il y a cinquante ans : encore Rameau avait-il pillé en Italie un bon nombre d'airs charmants qui ne furent pas tout à fait étouffés par son art barbare.
Au reste, la secte de musiciens qui vous excède à Paris, et dont vous vous plaignez si fort dans votre lettre, existe jepuis longues années : elle est le produit naturel de beau- coup de patience réunie à un cœur froid, et à la malheu- reuse idée de s'appliquer aux arts, La même espèce de gens uuit à la peinture : ce furent eux qui, après Vasari, inondé-
22 ŒUVRES DE STENDHAL.
rent Florence de froids dessinateurs, et ils sont déjà le fléau de voire école de peinture. Dès le temps de Métastase, les musiciens allemands cherchaient à écraser les chanteurs avec leurs instruments; et ceux-ci, désirant reconquérir l'empire, se mettaient à faire des concertos de voix, comme disait ce grand poète. C'est ainsi que, par un renversement total du goût, les voix imitant les instruments qui cherchaient à les étouffer, on entendit l'Agujari, Marchesi *, la Masra, la Ga- brielli ^, la Danzi, la Bilington, et autres grands talents, faire de leurs voix un flageolet, défier tous les instruments, et les surpasser par la difficulté et la bizarrerie des passages. Les pauvres amateurs étaient obligés d'attendre, pour avoir du plaisir, que ces talents divins ne voulussent plus briller. Poursuivi par les instruments, leur chant, dans les airs de bravura, ne présenta plus qu'une seule des deux choses qui constituent les beaux-arts, dans lesquels, pour plaire, Timi- lation de la nature passionnée doit se joindre, pour le spec- tateur, au sentiment de la difficulté vaincue. Quand cette dernière partie se montre seule, Fàme des auditeurs reste froide ; et quoique soutenus un instant par la vanité de pa- raître connaisseurs en musique, ils sont comme ces gens ai- mables dont parle Montesquieu, qui, en bâillant à se démet- tre la mâchoire, se tiraient par la manche pour se dire : « Mon Dieu ' comme nous nous amusons ' comme cela est
• Le divin M^rclipsi, né h Milan vers 1755 Jamais on ne chanlera comme lui le rondeau Mia speranza, de S;irli.
* La Gabrielli, née à Rome en 1750, éicvc de Porpora el de Mé- tastase, si coniuie par ses caprices incroyables. Les vieillards cilaient encore dans ma jeunesse la mniîière dont elle chanta à Lucqueg, en 1745, avec Guadagni, qui était alors son amanl.
VIE DE HAYDN. 23
beau ' ! » C'est à force de beautés de ce genre que noire musique s'en va grand train.
Eu France, dans la musique comme dans les livres, on est tout fier quand on a étonné par une phrase bizarre : le bon public ne s'aperçoit pas que l'auteur n'a rien dit, trouve quelque chose de singulier dans son fait, et applaudit ; mai? au bout de deux ou trois singularités dûment applaudies, il bâille, et cette triste manière d'être termine tous nos con- certs.
De là cette opinion si générale dans les pays à mauvaise musique, qu'il est impossible d'en entendre plus de deux heures de suite sans périr d'ennui. A Naples, à Rome, chez les véritables amateurs où la musique est bien choisie, elle charme sans peine toute une soirée. Je n'ai qu'à rappeler les aimables concerts de madame la duchesse L..., et je suis sûr de gagner ma cause auprès de tous ceux qui ont eu le bon- heur d'y être admis.
Pour revenir à l'histoire un peu sèche de la musique instrumentale, je vous rappellerai que l'invention de LuUi, quoique très-propre à l'objet qu'il se proposait, et qui était d'ouvrir avec pompe une représentation théâtrale, trouva si peu d'imitateurs, que pendant longtemps on joua en Italie ses symphonies devant les opéras des plus grands maîtres, ceux-ci ne voulant pas se donner la peine de faire des ouver- tures; et ces maîtres étaient Vinci, Léo, le divin Pergolcse. Le vieux Scarlaii fut le premier qui fit paraître des ouvertures de sa façon : elles eureut un grand succès, et il fut imité par Corelli, Ferez, Porpora, Carcano, le Bononcini, etc. Toutes ces symphonies, écrites comme celles de Lulli, étaient com-
* Lettres per$anes.
24 ŒUVRES DK STENDHAL.
posées (lune partie cliaiUanle, d'une basse et rien de plus. Les premiers qui y introduisirent trois parties furent Sam- inartini, Palladini, le vieux Bach, Gasparini, Tartini et Jo- melli.
Quel([ucfois seulement ils essayaient de ne pas donner U fliouvement à toutes les parties. Telles furent les faibles lueurs qui annoncèrent au monde le soleil de la tnusique in» strumenlale. Corelli avait donné des duos, Gasmann des qua- tuors; mais il suffit de parcourir ces compositions austères, savantes et d'un froid glacial, pour sentir que Haydn est le véritable inventeur de la symphonie : et non-seulement il inventa ce genre, mais il le porta à un tel degré de perfec- tion, que ses successeurs devront ou profiter de ses travaux, ou retomber dans la barbarie.
L'expérience prouve déjà la vérité de cette assertion hardie.
Pleyel a diminué le nombre des accords et économisé les transitions : ses ouvrages ont moins de dignité et d'énergie.
Quand Beethoven et Mozart lui-même ont accumulé les noies et les idées ; quand ils ont cherché la quantité et la bizarrerie des modulations, leurs symphonies savantes cl pleines de recherche n'ont produit aucun effet, tandis que lorsqu'ils ont suivi les traces d'Haydn, ils ont louché tr)U? les cœurs.
vil; de HAYDN.
LETTRE III
Vienne. 24 mai 1808
I^aïQra il fece e poi ruppe la stampa.
ArI l'STO.
François-Joseph Haydn naquit le dernier jour de mars 1732, a Rolirau, bourg situé à quinze lieues de Vienne. Son père était charron, et sa mère, avant de se marier, avait été cuisinière au château du comle de Harrach, seigneur du village.
Le père d'Haydn réunissait à son métier de charron la charge de sacristain de la paroisse. Il avait une belle voix de ténor, aimait son orgue et la musique quelle qu'elle fût. Dans un de ces voyages que les artisans d'Allemagne entre- prennent souvent, étant à Francfort-sur-le-Mein, il avait appris à jouer un peu de la harpe : les jours de (ète, après
26 ŒUVRES DE STENDHAL.
roffice, il prenait sa harpe, et safenirae chanlait. La nais- sance de Joseph ne cl)angea point les hahiludes de ce mé- nage paisih'.e. Le petit concert de famille revenait tous les huit jours, et Tenfant, debout devant ses parents, avec deux petits morceaux de bois dans les mains, dont l'un lui servait de violon et laulre d'archet, accompagnait conàlamment la voix de sa mère. J'ai vu llaydn, charge d'ans et de gloire, se rappeler encore les airs simples qu'elle chantait, tant ces premières mélodies avaient fait d'impression sur celle âme toute musicale I Un cousin du charron, nommé Frank, maî- tre d'école à Ilaimbourg, vint à Rohrau un dimanche, et assista à ce trio. Il remarqua que l'enfant, à peine âgé de six ans, ballait la mesure avec une exactilude et une s^ûreté cionnanles. Ce Frank savait fort bien la musique : il offrit à ses parents de prendre le petit Joseph chez lui, et de la lui enseigner. Ceux-ci reçurent la proposition avec joie, dans l'espérance de réussir plus facilement à faire entrer Joseph dans les ordres sacrés, s'il savait la musique.
Il partit donc pour Ilaimbourg. Il y avait à peine séjourné quelques semaines, qu'il découvrit chez son cousin deux tympanons, sortes de tambours. A force d'essais et de pa- tience, il réussit à former sur cet instrument, qui n'a que deux tons, une espèce de chant qui attirait l'allenlion de tous ceux qui venaient chez le mailre d'école.
Il faut avouer, mon ami, qu'en France, dans une classe du peuple aussi pauvre que la famille dllaydn, il n'est guère question de musique.
La nature avait donné à Haydn une voix sonore et délicate. En Italie, à cette époque, un tel avantage eût pu devenir fu- neste au peut paysan : peut-être Marchesi eût eu un émule digne de lui, mais l'Europe attendrait encore son sympho-
VIE DE HAYDN. 27
niste. Frank, donnant à son jeune cousin, pour nie sortir des propres expressions d'IIaycin, plus de taloches cpie de Lons morceaux, mil bicnlùi le jeune l\ mpanisle en éial noii- seulement de jouer du violon et d'auues insliunieuls, niais encore de comprendre le laliu, et de elianler au lutiin de la paroisse, de manière à se faire une réputation dans tout le caiiloa.
Le hasard conduisit chez Frank, Reùler, inaiUe de cha- pelle de Saint-Etienne, cathédrale de Vienne. Il cherchait des voix pour recruter ses enfants de chœur. Le maître d e- cule lui proposa bien vite son petit parent : il vient ; Reûter lui donne un cation à chanter à première vue.
La précision, la pureté des sons, le i/no^ avec lequel Fen- fanl exécute, le frappent; mais il est surtout charmé de la beauté de la voix. 11 remarqua seulement qu'il ne trillait pas, et lui en demanda la cause eu riant. Celui-ci répondit avec vivacité : « Comment voulez-vous que je sache iriller, si mon cousin lui-même l'ignore? — Viens ici, je vais le l'ap- prendre, » lui dit Ueùler. Il le prend entre ses jambes, lui montre comment il fallait rapprocher avec rapidité deux sons, retenir sou souffle, et battre la luelle. L'enfant Irilla sur-le-champ et bien, Reûler, enchanté du succès de sou écolier, prend une assiette de belles cerises que Frank avait fait apporter pour son illustre confrère, et les verse toutes
* Je demande pardon de me servir de ce mot italien, ou plutôt espagnol, que je ne sais comment traduire : chanter avec une chaleur pleine de gaieté, ne rendrait qu'iraparfailcmeul ce qu'on entend en Italie par confar eon brio. Au delà des Alpes, porlar si con brio est un éloge; en France ce serait un ridicule énorme. Brio é quella vaghezza spiritosa che risuUa dal galante portamenlo, o dalV allegra aria délia pertona.
28 (EUVUES DE STENDHAL.
dans la poche de l"enfant. On conçoit la joie de celui-ci. Haydn m'a souvenl rappelé ce Irait, et il ajoutait, en riant, que toutes les fois qu'il lui arrivait de Iriller, il croyait voir encore ces superbes cerises.
On sent bien que Refiler ne retourna pas seul à Vienne; il emmena le nouveau Irilleur. Haydn avait huit ans environ. Dans sa petite fortune, on ne trouve aucun avancement non mérité, aucun effet de la protection de qiielque homme riche. C'est parce que le peuple en Allemagne aime la musique, que le père d'Haydn l'apprend un peu à son fds, que fou cousin Frank la lui enseigne un peu mieux, et qu'enfin il est choisi par le maître de chapelle de la première église de l'empire. C'est une suite toute simple de la manière d'être du pays, relativement à l'art que nous aimons.
Haydn m'a dit qu'à partir de celle époque, il ne se souve- nait pas d'avoir passé un seul jour sans travailler seize heu- res, et quelquefois dix-huit. Il faut remarquer quil fui tou- jours son maîue, el qu'à Sainl-Élienne le travail obligé des enfants de choeur n'était que de deux heures. Nous cher- chions ensemble la cause de cette étonnante application. Il me contait que, dès l'âge le plus tendre, la musique lui avait fait un plaisir étonnant. Entendre jouer d'un instrument quelconque, était plus agréable pour lui que courir avec ses petits camarades. Quand, badinant avec eux dans la place voisine de Saint-Élienne, il entendait l'orgue, il les quittait bien vite, et entrait dans l'église.
Arrivé à Tàge de composer, l'habitude du travail était prise: d'ailleurs, le compositeur de musique a des avantages sur les autres arlisles ; ses productions sont finies quand elles sont imaginées.
Haydn, qui trouvait des idées si beUes et en si grand nom-
VIE DE HAYDN. 29
bre, sentait sans cesse le plaisir de la création, qui e&t sans doute uue des meilleures jouissances que Thomme puisse avoir. Le poêle et le compositeur partagent cet avantage; mais le musicien peut travailler plus vite. Une belle ode, une belle symphonie, n'ont besoin que d'être imaginées pour ré- pandre dans l'àme de leur auteur cette secrète admiration qui fait la vie des artistes.
Le guerrier, au contraire, l'architecte, le sculpteur, le peintre, n'ont pas assez de l'invention pour être pleinement satisfaits d'eux-mêmes ; il faut encore d'autres fatigues. L'entreprise la mieux conçue peut manquer dans l'exécu- tion; le tableau le mieux invente peut être mal peint : tout cela laisse dans l'àme de l'inventeur un nuage, une sorte d'incertitude du succès, qui rend le plaisir de la création moins pur. Haydn, au contraire, en imaginant une sympho- nie, était parfaitement heureux ; il ne lui restait plus que le plaisir physique de l'entendre exécuter, et le plaisir tout moral de la voir applaudie. Je l'ai vu souvent, quand il bat- tait la mesure de sa propre musique, ne pouvoir s'empêcher de sourire à l'approche des morceaux qu'il trouvait bien. J'ai vu aussi, dans les grands concerts qui se donnent à Vienne à certaines époques, quelques-uns de ces amateurs des arts à qui il ne manque que d'y être sensibles, se placer adroitement de manière à apercevoir la figure d'Haydn, et régler sur son sourire les applaudissements d'' aspirés par lesquels ils témoignaient à leurs voisins toute retendue de leur ravissement. Démonstrations ridicules ! Ces gens sont si loin de sentir le beau dans les arts, qu'ils ne se doutent pas même que la sensibilité a sa pudeur. C'est une petite vérité de sentiment, que la secte de nos femmes sentimentales me saura quelque gré sans doute de lui avoir enseignée. J'y
8
30 ŒUVRES Dli STKiSDUA !..
joindrai une auccdole qui jioul servir à la lois de modèle dans Tari de s'extasier, et dexciisc si qiicl(]iie ànie froide clierclie à employer l'irouie, et à faire de mauvaises plai- saulcrics.
On représentait, sur un des premiers théâtres de Rome, VArtaxerce de Métastase, musique de Berloni; l'inimitable Pacliiarotli', si je ne me trompe, clianiait le rôle d'Aibace: à la troisième représentation, arrivé à la fameuse scène du jugement, où le compositeur avait place quelques mesures ioslrmnentales après les paroles
Eppur sono inoccnle,
la beauté de la situation, la musique, l'expression du chan- teur, avaient tellement ravi les musiciens, que Pachiarolli s'aperçoit qu'après qu'il a prononcé ces paroles, l'orchestre ne fait pas son trait. Im|»atienlé, il baisse les yeux vers le chef d'orchestre. « Eh bien! que faites-vous donc? » Celui- ci, réveillé comme d'une extase, lui répond en sanglotant Cl tout naivemeul ; « Nous pleurons. » En effet, aucun des musiciens n'avait songé au passage, et tous avaient leurs yeux pleins de larmes fixés sur le chanteur.
Je vis à Brescia, en 1790, Ihomme d'Italie qui était peut- être le plus sensible à la musique. 11 passait sa vie à en entendre : quand elle lui plaisait, il ôtait ses souliers sans s'en apercevoir; et si le pathétique allait à son comble, il était dans l'usage de les lancer derrière lui sur les spec- tateurs.
• rar.hiarolli, ne près de Rome en 1750, excellait dans le pathéti- que. Il vil encore, je crois, retiré à Padoue.
VIE DE HAYDN. 31
Adieu. La longueur de mou qihre me fail peur; la malièie s'éleud sous ma plume : je croyais vous écrire trois ou qua- tre lettres tout au plus, et je deviens infini. Je profite de l'offre oMigeaute de M. de C, qui vous fera parvenir mes lettres frauclies de port jusqu'à Paris, à commencer par celle-ci : j'en suis bien aise. Si Ton vous voyait recevoir parla poste ces paquets énormes arrivant de rétrangcr, ou pourrait nous croire occupés de bien plus grandes affaires; cl pour cire liciireuN, quand on a un cœur, il faut cadior sa vie.
Vale et me ama.
u;i:vr. i:s Dii :^tf.M)1ial.
LETTRE IV
Baile, 20 juin 1808.
Ma foi, mon aimable Louis, il me semble que je n'aime plus la musique. Je sors d'un concert que Ton a donné pour l'inauguration de la jolie salle de Bade. Vous savez que j'ai fait mes preuves en fait de patience : je me suis fait à l'en- nui d'assister régulièrement aux séances d'une assemblée délibérante; j'ai supporté, au milieu des sociétés les plus ai- mables, l'amilic dont m'honorait, pour mes péchés, un homme puissant et sans esprit, un peu de votre connais- sance ; mais j'avoue que depuis que j'entends de la musique, je n'ai pu encore me faire à l'ennui des concertos : c'est pour moi le dernier des supplices, comme il me semble que la première des niaiseries est de venir montrer au public les exercices auxquels on doit se livrer pour lui plaire, dont on
VIE DE HAYDN. o?
doit lui offrir les résultats, mais qu'il est cruel de lui faire essuyer en nature. Cela me semble aussi spirituel que si vo- tre fds, au lieu de vous écrire du collège une lettre disant quelque chose, vous envoyait une collection de grands 0 on des F qu'on f;ùt faire aux enfants pour leur montrer à écrire. Les joueurs d'instruments sont des gens qui apprennent à bien prononcer les mots d'une langue, à en bien faire sen- tir les longues et les brèves, mais qui, chemin faisant, ou- blient le sens de ces mots : sans cela un joueur de fliiie, au lieu d'enfiler des difficultés insignifiantes, et de faire des points d'orgue d'un quart d'heure, prendrait un air vif cl chantant, tel que
Quatro baj c sci niorcllî,
de Cimarosa, le gâterait, et le varierait avec autant de diffi- cultés qu'il voudrait; et au moins il ne nous ennuierait qu'à moitié. Si jamais il revenait au bon sens, i! -eous ferait pleu- rer en jouant, sans y rien changer, quelque bel air triste et tendre, ou nous ëlectriscrait avec la belle val.-e de la reine de Prusse.
Quant à moi, je suis réellement assommé de trois con- certos entendus dans la même soirée. J'ai besoin d'une forte distraction, et je m'impose la loi de ne pas me coucher avant de vous avoir achevé l'histoire de la jeunesse d'Uaydn.
Moins précoce que Mozart, qui, à treize ans, composa un opéra applaudi, Haydn, à cet âge, fit une messe dont le bon ReulcT se moqua avec raison. Cet arrêt étonna le jeune homme; mais déjà plein de raison, il comprit sa justice : il sentit qu'il fallait apprendre le contre-point et les règles de la mélodie; mais de qui les apprendre? Reùter n'enseignait
2.
54 ŒUVRES DE STENDHAL.
pas le contre-point * aux enfants de chœur, et n'en a jamais donné que deux leçons à Haydn. Mozart trouva un excellent maître dans son père, violon estimé. 11 en était autrement du pauvre Joseph, eiif ni de chœur abandonné dans Vienne, qui ne pouvait avoir de leçons qu'en les payant, et n'avait pas un sou. Son père, malgré ses deux métiers, était si pau- vre, que, Joseph ayant été volé de ses habits, et ayant mandé ce malheur à sa famille, son père, faisant un effort, lui en- voya six florins pour remonter sa garde-robe.
Aucun des maîtres de Vienne ne voulut donner de leçons gratis à un petit enfant de chœur sans protection : c'est peut-être à ce malheur quUaydn doit son originalité. Tous les poètes ont imité Homère, qui n'imita personne : en cela seulement il n'a pas été suivi, et c'est peut-être à cela sur- tout qu'il doit d'être le grand poète que tout le monde ad- mire. Pour moi, je voudrais, mon cher ami, que tous les cours de littérature fussent au fond de l'Océan : ils appren- nent aux gens médiocres à faire des ouvrages sans fautes, et leur naturel les leur fait produire sans beautés. 11 nous faut ensuite essuyer tous ces malheureux essais : noire amour pour les arts en est diminué ; tandis que le manque de le- çons n'arrêtera certainement pas un homme fait pour aller au grand : voyez Shakspeare, voyez Cervantes; c'est aussi l'histoire de notre Haydn. Un maître lui eût fait éviter quel- ques-unes des fautes dans lesquelles il tomba dans la suite en écrivant pour l'église et pour le théâtre ; mais certainement il eût été moins original. L'homme de génie est celui-là seu- lement qui trouve une si douce jouissance à exercer son art, qu'il travaiHe malgré tous les obstacles. Mettez des digues à
• C'est l'art de la composition^
VIE DE HAYDN. S5
CCS (orrenls, celui qui doit devenir un fleuve fameux saura bien les renverser.
Comme Jean-Jacques, il acheta chez un bouquiniste des livres de théorie, entre autres le Traite de Fux, et se mil à j'étudier avec une opiniàlrelc que l'effroyable obscurité de ces règles ne put rebuter. Travaillant seul et sans maître, il fit une infinité de petites découvertes dont il se servit par la suite. Pauvre, grelottant de froid dans son grenier, sans feu, étudiant fort avant dans la nuit, accablé de sommeil, à côté d'un clavecin détraqué, tombant en ruines de toutes paris, il se trouvait heureux. Les jours et les années volaient pour lui, et il dit souvent n'avoir pas rencontré en sa vie de pa- reille félicité. La passion d'Haydn était plutôt l'amour de la musique que l'amour de la gloire; et encore, dans ce désir de gloire, n'y avait-il pas l'ombre d'ambition. 11 songeaitplus à se faire plaisir, en faisant de la musique, qu'à se donner un moyen d'acquéiir un rang parmi les hommes.
Haydn a apprit pas le récitatif de Porpora, comme on vous l'a dit; ses récitatifs, tellement iiiférieurs à ceux de Tinven- teur de ce genre, le prouveraient du reste : il apprit de Porpora la vraie manière de chanter à l'italienne, et l'art d'accompagner au piano, qui n'est pas si facile qu'on le pense. Voici comment il vint à bout d'attraper ces levons.
Un noble vénitien, nommé Corner, était alors à Vienne, ambassadeur de sa république. Il avait une maîtresse folle de musique, qui avait hébergé le vieux Porpora ' dans rhôlel de
* Né à Naples en l'iSô. Voici les époques de quelques grands artistes dont je parlerai souvent :
Per^olcse, né en 1704, niorl en 1733. Ciniarosa, 1754, 1801.
Uozart, 1756 1793.
5G ŒUVRES DE STENDHAL.
l'ambassade. Haydn, uniquement en sa qualité de mélomane, trouva moyen de s'insinuer dans cette maison. Il y plut ; et Son Excellence le mena, avec sa maîtresse et Porpora, aux bains de Manensdorff, qui alors étaient à la mode.
Notre jeune homme, qui n'avait d'amour que pour le vieux Napolitain, se mit à employer toutes sortes de ruses pour entrer dans ses bonnes grâces, et obtenir ses faveurs harmo- niques. Tous les jours il se levait de bonne heure, battait l'habit, nettoyait les souliers, arrangeait de son mieux la perruque antique du vieillard, grondeur au delà de tout ce qu'on peut l'être. 11 n'en obtint d'abord que quelques épi- ihèles de sot, quand il entrait le matin dans sa chambre. Mais l'ours, se voyait servi gratis, et distinguant cependant des dispositions rares dans son jockey volontaire, se laissait attendrir de temps en temps, et lui donnait quelques bons avis. Haydn en obtenait surtout quand il devait accompagner la belle Wilhelmine, chantant quelques-uns des airs de Por- pora, tous remplis de basses difficiles à deviner. Josejih ap- prit dans cette maison à chanter dans le grand goût italien. L'ambassadeur, étonné des progrès de ce pauvre jeune homme, lui fit, à son retour en ville, une pension de six se- quins par mois (soixante-douze francs), et l'admit à la table de ses secrétaires.
Cette générosité mit llaydn au-dessus de ses affaires. Il put acheter un habit noir. Ainsi vêtu, il sortait avec le jour, et allait faire la partie de premier violon à l'église des Pères- de-la-Miséricorde ; de là il se rendait à la chapelle du comte Ilaugwitz, où il touchait de l'orgue; plus tard, il chantait la partie de ténor à Saint-Etienne. Enfin, après avoir couru toute la journée, il passait une partie des nuits au clavecin. Se formant ainsi d'après les préceptes de tous les musiciens
VIE DE HAYDN. 57
qu'il poiiv:iil nrcrnchcr, snisissanl toiiles les occasions d'cn- lendre de la musique niimlôo bniiue ; cl, n'ayanl aucun maîlre fixe, il commençaii à concevoir le beau musical à sa ma- nière, ei se prénarail, sans s'en doulcr, à se faire un jour un stvic tout à lui.
58 ŒUVRES DE STENDHAL.
LETTRE V
BjcIc, 28 iioùt 180S.
I^cs ravages du lemps vinrent déranger la potile forlnne de Haydn. Sa voix cliangea, el il sortit à dix-ncnf ans de la classe des &oprani de Saint-Élienne, ou pour mieux dire, et ne pas tomber sitôt dans le style du panégyrique, il en (ut chassé Un peu impertinent, comme tous les jeunes gens vifs, un jour il s'avisa de couper la queue de la robe d'un de SCS camarades, crime qui fut jugé impardonnable. Il avait chanté onze ans à Saint-Élicnne: le jour qu'il en fut chassé, il ne se trouva, pour toute fortune, que son talent naissani, pauvre ressource quand elle est inconnue. Il avait cependant un admirateur. Force de chercher un logement, le hasard
vu-: UK HAYDN. ?.[)
lui fil rcncoïilrcr un poiriiquior nomme Kollcr, qui avaii souvcul admiré, à la callicdralo, la beauté de sa voix, olqni, en con-équoMLp, lui oITiil un asile. Kclior le reçut comme un fi!s, pailageaiil avec lui son pelit ordinaire, et cliargeaul sa femme du soin de le vêlir.
Haydn, délivré de lous soins temporels, établi dans la mai- son obsc'jre du perruquier, put se livrer, sans distraction, à ses éludes, et faire des progrès rapides. Ce S('jour eut cepen- dant une induence fatale sur sa vie : les Allemands ont la m.i- nie du mariage. Chez un peuple doux, aimant et timide, les jouissaiices domestiques sont de première nécessité. Keikr avait deuxfdlcs; sa femme et lui songèrent bientôt à en faire épouser une au jeune musicien ; ils lui en parlèrent : lui, tout absorbé dans ses méditations, cl ne pensant point à l'amour, ne se montra pas éloigné de ce mariage. 11 tint parole dans la suite avec cette loyauté qui était la base de son caractère, et cette union ne fut rien moins qu'beureuse.
Ses premières productions furent quelques petites sonates de piano, qu"il vendait à vil prix à ses éeolieres, car il en avait trouvé quelques-unes : il faisait aussi des menuets, des allemandes et des walses pour le Pddolto. 11 écrivit, pour se divertir, une sérénade à trois instruments, quil allait, dans les belles nuits d'été, exécuter eu divers endroits de Vienne, accompagné de deux de ses amis. Le théâtre de Carinlhie' avait alors pour directeur Bernardone Curtz, célèbre arle- quin, en possession de charmer le public par ses calem- bours. Bernardone attirail la foule à son théâtre par son originalité et par de bons opéras bouffons. 11 avait de plus une jolie femme; ce fut une raison pour nos aventuriers
• Le plus fi'énucnlc des trois llicàlrcs de Vienne.
40 ŒL'vr.i:s dl; stlimmial.
nocturnes d"allcr extcuUr leur séréiiadc sous les fenêtres de Tarlequin. Curlz fui si frappe de loriginalilé de celle musique, qu'il descendit dans la rue pour demander qui î'avaii composée. « C'est moi, répond hardiment Haydn. — Comment, loi? à ion âge? — Il faut bien commencer une fois. — Pardieu! c'est plaisant; moule. » Haydn suit l'arle- quin, est présenté à la jolie femme, et redescend avec le poème d'un opéra inlilulé, le Diable Boiteux. La musique, composée en quelques jours, eut le plus lieureux succès, et fut payée vingt-quatre sequins. Mais un seigneur, qui appa- remment n'était pas beau, s'aperçut qu'on le mysliflait sous le nom de Diable Boiteux, et fit défendre la pièce.
Haydn raconte souvent qu'il eut plus de peine pour trou- ver le moyen de peindre le mouvement des vagues dans une lempêle de cet opéra, que, dans la suite, pour faire des fu- gues à double sujet. Curlz, qui avait de l'esprii et du goût, était difficile a conlenler; mais il y avait bien une autre dif- ficulté. Ni l'un ni l'autre des deux auteurs n'avait jamais vu ni mer ni tempête. Comment peindre ce qu'on ne connaît pas? Si l'on trouvait cet art heureux, beaucoup de nos grands politiques parleraient mieux de la vertu. Curlz, lout agité, se démenait dans la chambre autour du compositeur assis au piano. « Figure-toi, lui disait-il, une montagne qui 5'élève, et puis une vallée qui s'enfonce, puis encore une montagne, et encore une vallée ; les montagnes et les vallées se courent rapidcmcni aprc?, et, à chaque instant, lesalpes et les abî- mes se succèdeul. »
Celte belle description n'y faisait rien. L'arlequin avait beau ajouier les éclairs et le tonnerre. « Allons, peins-moi toutes ces horreurs, mais bien distinctement ces montagnes et ces vallées, b répétait-il sans cesse.
VIK DE IIAYD.N 41
Haydn promciiail rapidement ses doigts sur le clavier, par- courait les semi-Ions, prodiguait les septièmes, sautait des sons les plus bas aux plus aigus. Curiz n'clail pas coulent. A la fi», le jeune homme, impatienté, étend les mains auj deux bouts du clavecin, et, les rapprochant rapidement, s'écrie : « Que le diable emporte la tempête ! — La voilà ! la voilà! » s'écrie Tarlcquin en lui sautant au cou et l'étouf- fant. Haydn ajoutait qu'ayant passé, bien des années après, le détroit de Calais, et y ayant eu mauvais temps, il avait ri toute la traversée, en songeant à la tempête du Diable Boi- teux.
a J'ais comment, lui disais-je, avec des sons peindre une tempête? et bien distinctement encore ! » Comme ce grand homme est l'indulgence même, j'ajoutais qu'en imitant les intonations particulières de l'homme effrayé ou au désespoir on peut, si l'on a du talent, donner au spectateur les senti- ments que lui inspirerait la vue d'une tempête ; » mais, disais- je, la musique ne peut pas plu» peindre distinctement une tempête que dire : M. Haydn demeure près de la barrière de Schœnbrunn. — Vous pourriez bien avoir raison , me répondait- il, songez néanmoins que les paroles, et les décorations sur- tout, guident l'imagination du spectateur. »
Haydn avait dix-neuf ans quand il fit cette tempête. Vous savez que le prodige de la musique, Mozart, écrivit sou pre- mier opéra à Milan à l'âge de treize ans, en concurrence avec liasse, qui, après avoir entendu les répétitions, disait à tout le monde : « Cet enfant nous fera tous oublier. » Hayda n'eut pas le même succès ; son talent n'était pas pour le théâtre; et quoiqu'il ait donné des opéras qu'aucun maître ne désavouerait, cependant il est res'" bien au-dessous de la Clémence de Titus et de Don Juan.
Z
42 ŒUVRES DE STENDHAL.
Uû an après le Diable Boiteux, Ilaydn entra dans sa véri- table carrière; il se présenta dans la lice avec six trios. La singularité du style et l'attrait de cette manière nouvelle leur donnèrent sur-le-champ la plus grande vogue ; mais les graves musiciens allemands attaquèrent vivement les inno- vations dangereuses dont ils étaient remplis. Cette nation, qui a toujours eu un faible pour la science, composait encore la musique de chambre dans toute la rigueur du contre -point fugué^.
L'Académie musicale établie à Vienne par le grand contre- pointiste qui siégeait sur le trône, je veux dire par l'empe- reur Charles VI, se maintenait dans toute sa vigueur. Ce grave monarque, qui, dit-on, n'avait jamais ri, était un des amateurs les plus forts de son temps; et les compositeurs en us qu'il avait auprès de lui étaient indignés de tout ce qui avait plutôt l'air de ramabililé que du savoir. Les charmantes
* 11 faut savoir que rien n'est plus ridicule et plus pédunlesque que les règles du plus séduisant des arts. La musique attend son Lavoisier. Je supplie qu'on me permette de ne pas expliquer les mois baroques dont je suis quelquefois obligé de me servir; on a le Diction- naire de musique de Piousseau. Après beaucoup de peine pour com- prendre ce que c'est que le contre-point, par exemple, on trouve que si l'on traitait la musique avec un pou d'ordre, vingt lignes suffi- raient pour donner une idée de ce mot. Tous les corps de la nature, depuis la pierre qui pave les rues de Paris, jusqu'à l'eau de Cologne, sont en plus grand nombre certainement que les diverses circon- stances que l'on peut remarquer dans deux ou trois sons chantés l'un après l'autre, ou ensemble; cependant le moindre élève de l'Ecole polytechnique, après vingt leçons de Fourcroy, avait tous les corps de la nature classés dans sa tête : c'est que dans celte école, avant 1804, tout était éminemment raisonnable; l'atmosphère de raison qu'on y respirait alors repoussait tout ce qui eût été obscur ou faux.
ME l'E HAYON 4*
petites idées du jeune musicien, la clialour de son style, les licences qu'il prenait quelquefois, excilèrent contre lui 101:3 les Pacômeà du monastère de lliarmouie. Ils lui rcprocliaiccl des erreurs de contre-point, des modulations liéréiiques, ùc^ mouvements trop hardis. Heureusement tout ce bruit ne fait aucun mal au génie naissant : une seule chose pourrait lui nuire, le silence du mépris ; et le début dliaydn fut accom- pagné de circonstances absolument oppoiées.
11 faut que vous sachiez, mon ami, qu'avant Haydn on n'avait pas d'idée d'un orchestre composé de dix-huit sortes d'inslrumeuls. 11 est l'inventeur du prcsiissimo, dont la seule idée faisait frémir les antiques croque-sol de Vienne. En mu- sique, comme en toute autre chose, nous avons peu d'iJces de ce qu'était le monde il y a cent ans : Vallegro, par exem- ple, n'était qu'un andanlino.
Dans la nmsique instrumentale, llaydn a révolutionné les délaili comme les masses : c'est lui qui a forcé les iuslru- nienls à vent à exécuter \e pianissimo.
C'est à vingt ans qu'il donna son premier quatuor en bcfa ù sextuple, que tous les amateurs de musique apprirent sur- le-champ par cœur. Je n'ai pas su pourquoi Uaydn quitta vers ce temps-là la maison de son ami Kellcr : ce qu'il y a de sûr, c'est que sa réputation, naissant sous les plus bril- lants auspices, n'avait point chassé la pauvreté. 11 alla loger chez un M. M.artinez, qui lui offrit la table et le logement, à condition qu'il donnerait des leçons de piano et de chant à ses deux filles. Ce fut alors qu'une même maison, située près de l'église de Saint-Michel, posséda, dans deux chambres situées l'une au-dessus de l'autre, aux troisième et quatrième étages, le premier poète du siècle et le premier symphoniste du monde.
44 ŒUVRES DE STENDHAL.
Méiastasc logeait aussi chez M. Marlinez : mais, poète de l'empereur Charles VI, il vivait dans l'aisance, tandis que le l)auvre Haydn passait les journées d'hiver au lit, faule de bois. La société du poêle romain lui fut cepeudani d'un grand avantage. Une sensibilité douce et profonde avait donné à Métastase un goût sûr dans tous les arts : il aimait la musique avec passion, la savait très-bien ; et cette àme, f ouvcrainement harmonique, goûta les talents du jeune Aile- mand. Métastase, en dînant tous les jours avec Haydn, lui donnait les règles générales des beaux-arts, et, chemin fai- sant, lui apprenait l'italien.
Celle lutte contre la misère, première compagne de pres- que tous les artistes qui se sont fait un nom, dura pour Haydn six longues années. Qu'un grand seigneur riche l'eût déterré alors, et l'cûl fait voyager deux ans en Italie, avec une pen- sion de cent louis, rien n'eût peut-être manqué à son talent : mais, moins heureux que Métastase, il n'eut pas son Gravina. Kiifin il trouva à se caser, et quitta, en 1758, la maison Mar- linez, pour entrer au service du comte de Mortzin.
Ce comte donnait des soirées de musique, et avait un or- chestre à lui. Le hasard amena le vieux prince Antoine Es- terhazy, amateur passionné, à un de ces concerts, qui com- mençait justement par une symphonie d'Haydn (c'était celle en la sol ré, temps 3/4). Le prince fut tellement charmé de ce morceau, qu'il pria sur-le-champ le comte de Moriziu de lui céder Haydn, dont il voulait faire le directeur en se« cond de son propre orchestre. Mortzin y consentit. Malheu- reusement l'auteur, qui était indisposé, ne se trouvait pas ce jour-là au concert; et comme les volontés des princes, quand elles ne sont pas exécutées sur-le-champ, sont sujettes à bien des retards, plusieurs mois se passèrent sans qu'Haydn,
ViF. DR HAYDN. 45
qui désirait beaucoup passer au service du plus grand sei- Dcur de l'Europe, entendît parler de rien.
Friedberg, compositeur attaché au prince Autoine, et qui goûtait les talents naissants de notre jeune homme, cher- chait un moyen de le rappeler à Son Altesse. Il eut l'idée de lui faire composer une symphonie qu'on exécuterait à Eiscn- taedt, résidence du prince, le jour anniversaire de sa nais- sance. Haydn la fit, et elle est digne de lui. Le jour de la cérémonie arrivé, le prince, entouré de sa cour et assis sur son trône, assistait au concert accoutumé. On commence la symphonie d'Haydn : à peine était-on au milieu du premier allegro, que le prince interrompt ses musiciens, et demande de qui est une si belle chose? « D'Uaydn », répond Fried- berg ; et il fait avancer le pauvre jeune homme tout trem- blant. Le prince, en le voyant : « Quoi ! dit-il, la musique est de ce Jlaure (il faut avouer que le teint d'IIaydn méritait un peu celte injure) ? Eh bien ! Maure, dorénavant lu seras à mon service. Comment t'appelles-lu ? — Joseph Haydn. — Mais je me rappeUe ce nom ; tu es déjà à mon service : pour- quoi ne t'ai-je pas encore vu ? » Haydn, troublé par la ma- jesté qui environnait le prince, ne répond pas; celui-ci ;ij()ute : « Va, et habillc-ioi en maître de chapelle, je ne veux i)Ius te voir ainsi, tu es trop petit, tu as une figure mesquine : prends un habit neuf, une perruque à boucles, le collet et les talons rouges; mais je veux qu'ils soient hauts, afin que ta stature réponde à ton savoir; tu entends, va, el tout te sera donné. »
Ilaydn baisa la main du prince, cl aHa se remettre dans un coin de rorcliestre, un peu dolent, ajoutait-il, d'être obligé de renoncer à ses cheveux el à son élégance de jeune homme. Le lendemain malin, il parut au lever de Son Altesse,
43 ŒUVRES DE STENDHAL.
c nprisonné dans le costume grave qu'elle lui avait indiqué. 11 avait le lilre de second maître de musique, mais ses nou- veaux camarades l'appelèrent tout simplement le Maure.
Un an après, le prince Antoine clant mort, son titre passa au priiice ^'icolas, encore plus passionné, s'il est possible, pour larl musical. Haydn fut obligé de composer un grand nombre de morceaux pour le baryton, instrument très-com- pliqué, bors d'usage aujourd'bui, et dont la voix, entre le tJnor et la basse, est fort agréable. C'était Tinstrument fa- vori du prince, qui on jouait tous les jours, et tous les jours voulait avoir, sur son pupitre, une pièce nouvelle. La plus grande partie de ce qu'Haydn avait fait pour le baryton a péri dans un incendie ; le reste n'est d'aucun usage. 11 disait souvent que la nécessité de composer pour cet instrument singulier avait beaucoup ajouté à son instruction.
Avant de détailler les autres ouvrages d'Haydn, je vous dois quelques mots sur un événement qui troubla pendant longtemps la tranquillité de sa vie. 11 n'oublia point, dès qu'il eut de quoi vivre, la promesse qu'il avait faite autrefois à son ami Relier le perruquier ; il épousa Anne Kellcr, sa !i!!e. Il se trouva que c'était une honesta, qui, outre sa vertu in- commode, avait encore la manie des prêtres et des moines. La maison de notre pauvre compositeur en était toujours rem- plie. L'éclat d'une conversation bruyante lempccbait de tra- vaiUer ; et, en outre, sous peine d'avoir des scènes avec sa femme, il fallait fournir, gratis, de messes et de motets, les couvents de cbacun de ces bons pères.
Des corvées imposées par des scènes continuelles sont le contraire de ce qu'il fiiut aux bommes qui ne travaillent qu'en écoutant leur âme. Le pauvre Haydn cbercba des con- solations auprès de mademoiselle BoseHi, aimable cantatrice
VIE DE HAYDN. 47
atlachce r.u service de son prince. La paix du ménage n'en fiit pas aiigraenlée. Enfin il se sépara de sa femme, qu'il traita, sous les rapports d"intércl, avec une loyauté par- faite.
Vous voyez ici, mon ami, une jeunesse tranquille, point de grards écarts, de la raison narlout. un homme qui marche '■.onc-tammenl à son but. Adn;u,
4ï> ŒLVIiES DE STE^D1IAL.
Vallée de Sainte-Hélène, 2 octobre 1808.
Mon cher ami,
Je finis mon histoire. Haydn, une fois entré dans la mai- son Eslcrliazy, mis à la lêle d'un grand orchestre, attaché au service d'un patron immensément riche, el passionné pour la musique, se trouvait dans cette réunion de circonstances trop rares pour nos plaisirs, qui pormelient à un grand gé- nie de prendre tout son essor. De ce moment, sa vie fui uni- forme et remplie par le travail. Il se levait le matin de bonne heure, s'habillait très-proprement, se mettait à une petite table à côté de son piano, et ordinairement l'heure du dîner l'y retrouvait encore. Le soir, il allait aux répétitions, ou à l'o^)éra, qui avait lieu au palais du prince quatre fois par se-
VIE DE HAYDN. 49
mainc. Quelquefois, mais rarcmcnl, il donnait une matinco à la chasse. Le peu de temps qui lui restait les jours ordinai- res était partage enlre ses amis et maJemoiscUc Boselli. Telle fut sa vie penJani plus de trente ans. Ce détail cxpliijue le nombre étonnant de ses ouvrages. Ils se divisent eu trois classes. La musique instrumentale, la musique d'église et les opéras.
Dans la symphonie, il est le premier des premiers; dans la musique sacrée, il ouvrit une route nouvelle, qu'on peut cri- tiquer, il est vrai, mais par laquelle il se place à côté des premiers génies. Dans le troisième genre, celui de la mu- sique de théâtre, il ne fut qu'estimable, et cela par plusieurs raisons : une des meilleures, c'est qu'il n'y fut qu'imitateur.
Puisque vous m'assurez que la longueur de mon bavardage ne vous déplaît pas, je vous parlerai successivement de ces trois genres.
La musique instrumentale d'Haydn est composée de sym- phonies de chambre à plus ou moins d'instruments, et de symphonies à grand orchestre, qu'à cause du grand nombre d'instruments nécessaires on ne peut guère jouer que dans un théâtre.
La première classe comprend les duos, trios, quatuors, sextuors, octavettis et divertissements, les sonates de piano- forte, les fantaisies, les variations, les caprices. On met dans la seconde classe les symphonies à grand orchestre, les con- certos pour divers instruments, les sérénades et les mar- ches.
Ce qu'on préfère dans toute cette musique, ce sont les quatuors et les symphonies à grand orchestre. Haydn a fait quatre-vingt-deux quatuors et cent quatre-vingts sympho- nies. Les dix-neuf premiers quatuors passent auprès des
3.
50 ŒUVhES DE STENDHAL.
amateurs pour de simples diveriissemenls. L'originalité et le grandiose du style ne s'y déploient encore que faiblement. Mais, en revanche, chacun des quatuors, depuis celui qui porte le n° 20 jusqu'au n" 82, aurait suffi pour faire la répu- tation de son auteur.
On sait que les quatuors sont joués par quatre instruments, im premier violon, un deuxième violon, un alto et un vio- loncelle. Une femme d'esprit disait qu'en entendant les quatuors d'Haydn elle croyait assister à la conversation de quatre personnes aimables. Elle trouvait que le premier vio- lon avait l'air d'un homme de beaucoup d'esprit, de moyen âge, beau parleur, qui soutenait la conversation dont il don- nait le sujet. Dans le second violon, elle reconnaissait un ami du premier, qui cherchait par tous les moyens possibles à le faire briller, s'occupait très-rarement de soi, et soute- nait la conversation plutôt en approuvant ce que disaient les autres qu'en avançant des idées particulières. L'alto était un I.omme solide, savant et sentencieux. Il appuyait les discours du premier violon par des maximes laconiques, mais frap- pantes de vérité. Quant à la basse, c'était une bonne femme un peu bavarde, qui ne disait pas grand'chose, et cependant voulait toujours se mêler à la conversation. îlais elle y por- tait de la grâce, et pendant qu'elle parlait, les autres inter- locuteurs avaient le temps de respirer. On voyait cependant qu'elle avait un penchant secret pour l'alto, qu'elle préferait aux autres instruments.
Haydn, en cinquante années de travaux, a donné cinq cent vingt-sept compositions instrumentales, et il ne s'est jamais copié que quand il l'a bien voulu. Par exemple, l'air de l'agriculteur, dans Vorutorio des Qiiatre-Saisons, est un andante d'une de ses symphonies, dont il a fait un
VIE DE HAYDN. M
bel air de basse-laille, qui, il est vrai, languit un peu vers la fin.
Vous scnlez, mon ami, que la plupart des observations que j'aurais à vous fiiire ici exigeai un piano forte, et non pas une plume. A quatre cents lieues de vous et de noire aimable France, ce n'est que de la partie poétique du style dUaydn que je puis vous parler.
Les allegro de ses sympbonies, pour la plupart très-vifs et pleins de force, vous enlèvent à vous-même : ils com- mencent crdinairemciil par un ihcme court, facile et très- clair; peu à peu, el par un travail plein de génie, ce thème, répété par les divers inslrumcnls, acquiert un caractère mé- langé dhoroitme et de gaieté. Ces teintes de sérieux sont les grondes ombres de Rembrandt et du Guercbin, qui don- nent tant d'effets aux parties éclairées de leurs tableaux.
L'auteur semble vous conduire au milieu d'abîmes; mais un plaisir continu fait que vous le suivez dans sa marche singulière. Le caractère que je viens de décrire me semble commun aux presto elaux rondo.
Il y a plus de variété dans les andanle el les adagio : ic slylc grandiose y brille dans loulc sa majesté.
Les phrases ou idées musicales ont de beaux et grands dé- veloppements; chaque membre en est clair el distinct; le loul a de la saillie. C'est le slyle de Biiffon quand il a beau- coup d'idées. Il faut, pour bien jouer les adagio d'Haydn, plus d'énergie que de douceur. Ils ont plutôt les proportions d'une Junon que d'une Vénus. Plus graves que mignards, ils respirent la dignité tranquille, pleine de force et quelquefois un peu lourde des Allemands.
Dans les andanle, celte dignité se laisse vaincre, de temps en temps, par une gaieic modérée, mais cependant elle do-
52 ŒUVRES DE STENfiUAL.
mine toujours. Quelquefois, dans les andante et les adagio, Tauieur se laisse tout à coup emporter à la force et à l'abon- dance de ses idées. Cette folie, cet excès de vigueur anime, rejouit, entraîne toute la composition, mais n'en exclut pas la passion et le sentiment.
Quelques-uns des andante et des allegro d'Haydn semblent ne pas avoir de tiième. On serait tenté de croire que les mu- siciens ont commencé par le milieu de leur cahier ; mais peu à peu Tàme du véritable amateur s'aperçoit, à ses sen- sations, que le compositeur a eu un but et un plan.
Ses menuets, pures émanations du génie, si riches d'har- monie, d'idées, de beautés accumulées dans un petit espace, suffiraient à un homme ordinaire pour faire une sonate. C'est dans ce sens que Mozart disait de nos opéras-comiques, que tout homme qui se portail bien devait faire tous les jours un opéra comme cela avant déjeuner. Les secondes parties des menuets dUaydn, ordinairement comiques, sont ravis- santes d'originalité.
En général, le caractère de la musique instrumentale de notre compositeur est d'être pleine d'une imagination roman- tique. C'est en vain qu'on y chcrclierait la mesure raci- nienne ; c'est plutôt l'Arioste ou Siuikspeare, et c'est co qui fait que je ne comprends pas encore le succès de Ilaydn en France.
Son génie parcourt toutes les routes avec la rapidité de i'aigle : le merveilleux et le séduisant se succèdent tour à tour et sont peints des couleurs les plus brillantes. C'est cette variété de coloris, c'est l'absence du genre ennuyeux qui lui a peut-être valu la rapidité et l'étendue de ses succès. 11 n'y avait pas deux jours qu'il faisait des symphonies, qu'on les jouait déjà en Amérique et dans les Indes.
VIE DE HAYDN. V^
Il me semble que la magie de ce slyle consiste dans un caractère dominant de liberté cl de joie. Celte joie de Haydn est une exaltation tout ingénue, toute nature, pure, indomp- Jable, continue : elle règne dans les allegro; on Taperçoit encore dans les parties graves, et elle parcourt les andanle d'une manière sensible.
Dans les compositions où l'on voit, par le rhytlmie, par le ton, par le genre, que Tauieur a voulu inspirer la tristesse, cette joie obstinée, ne pouvant se montrer à visage décou- vert, se transforme en énergie et en force. Observez bien : ce n'est pas de la douleur que celte sombre gravité, c'est de la joie contrainte à se masquer : on dirait la joie concentrée dun sauvage; mais de la tristesse, de l'aflliction d'àme, de la mélancolie, jamais. Haydn n'a pu êlre vraiment triste que deux ou trois fois en sa vie, dans un verset de son Slabat Muter, et dans deux adagio des Sept paroles.
Et voilà pourquoi il u'a pu exceller dans la musique dra- matique. Sans mélancolie, point de musique passionnée : c'est ce qui fait que le peuple français, vif, vain, léger, ex- primant bien vile tous ses sentiments, quelquefois ennuyé, mais jamais mélancolique, n'aura jamais de musique.
Puisque nous sommes sur cet article, et que je vous vois déjà faire la mine, voici ma pensée tout entière : je vais employer exprès les images les plus triviales et les plus claires; j'invite tous mes confrères, les liùseurs de para- doxes, à se servir de la même méthode.
54 ŒUVRES DE STENDHAL.
LETTRE VII
Vienne, 3 octobre 1808.
J'enlrais une fois en Italie par le Simplun; j'avais avec moi quclquiin qui n'avait jamais fait ce voyage, et passant à un quart de lieue des îles Borromées, je fus bien aise de les lui faire voir. Nous prîmes une barque, nous courûmes les jar- dins de ce iieu magnilique et cependant touchant. Nous re- vînmes enfin à la petite auberge de l'Isola Eella : nous vîmes qu'on niellait trois couverts à une table, et un jeune Mila- nais, dont l'exlérieur annonçait beaucoup d'aisance, vint s'asseoir à côté de nous, en nous faisant quelques politesses. Il répondait très-bien aux questions que je lui adressais. Comme il était occupé à découper une perdrix, mon ami tira une lettre de sa poche, et, faisant semblant de lire, il me dit en anglais : « Mais voyez donc ce jeune homme ! sans doute
VIE DR HAYDN. 55
il a commis quelque crime doni l'idée le poursuit : voyez les regards qu'il lance sur nous ; il croit que nous tenons à la police, ou c'est un Werther, qui a choisi ce lieu célèbre pour finir son existence d'une manière piquante. — Pas du tout, lui répondis-je, c'est un jeune homme des plus communicatifs que nous ayons à rencontrer, et même très- gai. »
Tous les Français arrivant en Italie tombent dans la même erreur. C'est que le caractère de ce peuple est souveraine- ment mélancolique ; c'est le terrain dans lequel les passions germent le plus facilement : de tels hommes ne peuvent guère s'anujser que par les beaux-arls. C'est ainsi, je crois, que rilalie a produit et ses grands artistes et leurs admira- teurs, qui, en les aimant et payant leurs ouvrages, les font naître. Ce n'est pas que l'Italien ne soit susceptible de gaieté : metlcz-le à la campagne, en partie de plaisir avec des fem- mes aimables, il aura une joie* folle, son imagination sera d'une vivacité étonnante.
Je ne suis jamais tombé en Italie dans ces parties de plai- sir, que le moindre désappointement de vanité nous fait trouver si tristes quelquefois dans les jolis pares qui envi- ronnent Paris : un froid mortel vient tuer tous les amuse- ments; le maître de la maison est de mauvaise humeur parce que son cuisinier a manqué le dîner ; moi, je suis pi- \ué de ce que ;\1. le vicomte de V..., abusant de la rapidité de son cheval anglais, m'a coupé avec son carrick, dans la plaine de Saint-Gratien, et a couvert de poussière les dames que j'avais dans ma jolie calèche neuve; mais je le lui ren- drai bien, ou mon cocher aura son congé. Toutes ces idées- là sont à mille lieues d'un jeune Italien allant recevoir des dames à sa villa. Vous souvient-il d'avoir lu le Marchand
5li ŒUVRES DE STENDHAL.
de Venise de Shakespare? Si vous vous rappelez Graliano disant :
Lct me play llic f;iol Witli niirlh, etc.,
voilà la gaielé italienne ; c'est de la gaiclé annonçant îrf bonheur : parmi nous elle serait bien près du mauvais ton; ce serait montrer soi heureux, et en quelque sorte occuper les autres de soi. La gaieté française doit montrer aux écou- lants qu'on n'est gai que pour leur plaire; il faut même, en jouant la joie extrême, cacher la joie véritable que donne le succès.
La gaielé française exige beaucoup d'esprit : c'est celle de Le Sage et de Gil-Blas; la gaielé dllalie est fondée sur la sensibilité, de manière que^ quand rien ne l'égayé, ritalicn n'est point gai.
Noire jeune honnne des îles Borromées ne voyait rien diii- finimcnl réjouissant à rencontrer à une table d hôte deux Français bien élevés : il élait poli; nous, nous l'aurions voulu amusant.
De manière qu'en Italie, les actions dépendant davantage de ce qu'éprouve Ihommc qui agit, quand cette âme est commune, l'Ilalien est le plus triste compagnon du monde. J'en portais un jour mes plaintes à l'aimable baron W...: « Que voulez-vous? me dit-il, nous sommes, à voire égard, comme les melons d'Italie comparés à ceux de France : chez fOus, achetez-les sans crainte sur la place, ils sont tous passables; chez nous, vous en ouvrez vingt exécrables, mais ie vingt et unième est divin. »
La conduite des Italiens, presque toujours fondée sur ce que sent leur âme, explique bien leur amour pour la mu-
VIE DE HAYDN. 57
siqnc, qui, en nous donnant des regrets, soulage la mélan- colie, et (jii"ini honune vif et s.inguin, comme sont les trois quarts des Français, ne peut aimer de passion, puisqu'elle ne le soulage de rien, et ne lui donne habituellement aucune jouissance vive.
Que diles-vous de ma philosophie? Elle a le malheur d'être assez conforme à la théorie des philosophes français que vous vilipendez aujourd'hui; théorie" qui fait naître les beaux-arts de Vennui^ : je mettrais à la place de Tennui la mélancolie, qui suppose tendresse dans l'âme.
L'ennui de nos Français, que les choses de sentiment n'ont jamais rendus ni très- heureux ni très-malheureux, et dont les plus grands chagrins sont des malheurs de vanité, se dissipe par la conversation, où la vanité, qui est leur passion dominante, trouve à chaque instant l'occasion de briller, soit par le fonds de ce qu'on dit, soit par la manière de le dire. La conversation est pour eux un jeu, une mine d'évé- nements. Celle conversation française, telle qu'un étranger peut l'entendre tous les jours au café de Foy et dans les lieux publics, me paraît le commerce armé de deux vanités. Toute la différence entre le café de Foy et le salon de ma- dame la marquise du Deffiint-, c'est qu'au café de Foy, où se rendent de pauvres rentiers de la petite bourgeoisie, la vanité est basée sur le fonds de ce qu'on dit : cliacun raconte à son tour des choses flâneuses qui lui sont arrivées; celui qui est censé écouter attend avec une impatience a?sez mal déguisée que son tour soit arrivé, et alors enlame son his- toire, sans répondre à l'autre en aucune manière.
* Ennui il'un liomine tendre, toujours mêlé de regrets, » En 1779.
58 ŒUVRES DE STENDHAL.
Le bon (on, qui, là comme dans un salon, pari du même [irliicipc S consiste, au café de Foy, à écouler Vautre avec une apparence d'inlérét, à sourire aux parties comiques de ses conles, et, en parlant de soi, à déguiser un peu l'air hagard et inquiet de l'intérêt personnel. Voulez-vous des portraits bien francs de cet intérêt personnel dans toute sa rudesîe? entrez un instant à la Bourse d'une ville de com- merce du Midi ; voyez un courtier proposer un marché à un négociant. Cet intérêt personnel trop mal couvert doiinc à certains couples de causeurs du café de Foy l'air de dcuv ennemis rapprochés par force pour discuter leurs in- lérêts.
Dans une société plus riche et plus civilisée, ce n'est pas du fonds de l'histoire, mais de la manière de la conter quo celui qui parle attend une bonne récolte de jouissances de vanité : aussi clioisit-on l'histoire aussi indifférente que pos- sible à celui qui parle.
Volney raconte^ que les Français cultivateurs aux Éiats- Unis sont peu satisfaits de leur position isolée, et disent sans cesse : « C'est un pays perdu, on ne sait avec qui fi\ire la conversation, » au contraire des colons d'origine allemande
• (Dans une société composée d'indifférents) se donner réciproque- ment le plus grand plaisir qu'il est possible.
• « Voisiner et cuvscr sont, pour des Français, un besoin d'habi- tude si impérieux, que, sur toute li frontière de la Louisiane et du Canada, on ne saurait citer un colon de celte nation établi hors de la poilée ou de la vue d'un autre. En plusieurs endroits, ayant demandé à quelle distance étiit le colon le plus écarté : « Il est dans le désert, « me répondait-on, avec les ours, à une lieue de toute hjbitation, « sans avoir personne avec qui causer. »
Volney, Tabl. des Etats-Unis, p. 415.
VIE DE HAYDN. 59
et anglaise, qui passent fort bien dans le silence des journées enlières.
Je croirais que celle bienheureuse conversalion, remède à l'ennui français, n'excile pas assez le senlimenl pour sou- lager la mélancolie italienne.
C'esl d'ajiros des iiabilurtes lines de celle manière de cher- dier le bonheur que le pvincc N..., qu'onrae cilail à Rome comme un des lionnnes les plus aimables d'Italie, les plus roues, r.ous faisait de la musique à tout boni de champ chez la comlesse S..., sa maîlrcsse. Il était en train de manger une fortune de deux ou trois millions : son rang, sa fortune, ses habitudes, auraient dû en faire nn ci-devant jeune Jiommc; et quoique son babil d'uniforme fût couvert de plaques, ce n'était qu'un artiste.
Chez nous, l'homme qui va à nn rendez vous, ou qui va voir si le décret qui le nomme à une place importante est signé, a assez d'attention de reste pour être jaloux d'un ca- briolet à la mode.
La nature a fait le Français vain et vif plutôt que gai. La France produit les meilleurs grenadiers du monde pour prendre des redoutes à la baïonnette, cl les gens les plus amusants. L'Italie n'a point de Collé, et n'a rien qui approche de la délicieuse gaiclé de la vérité cUms le vin.
Son peuple est passionné, mélancolique, tendre : elle pro- duit des Raphaël, des Pcrgo!c:~e, et des comte Ugolin*.
' Le comte UgoHîi, cUi Uanlo.
La btcca solcvô ilal fiero paslo, Quel peccalor, elc.
Voir l'abondance des caractùres de celte esjjcce dans rcxcelleute Hittoire des républiques d'Italie, par Sismondi.
60 Œ'JVr.ES Ufi STENDHAL.
LETTRE VIII
Salzbouig, le 30 avril I8C3.
Enfin, mon cher ami, vous avez reçu mes lettres: la guerre qui m'cuviroune ici de toutes parts me donnait (juelque inquiétude sur leur sort. Mes promenades dans les bois sont troublées par le bruit des armes : dans ce moment j'entends bien distiuciemcui le canon que l'on tire à une lieue et de- mie dici, sur la route de Munich; cependant, après quelques réflexions assez tristes sur le sort qui m'a ôté ma compagnie de grenadiers, et qui, depuis vingt ans, m'éloigne de ma patrie, je m'assois sur le tronc d'un grand chêne couché par terre : je me trouve à l'ombre d'un beau tilleul, je ne vois autour de moi qu'une verdure charmante, el qui se des- sme bien nettement sur un ciel d'un bleu foncé; je prends
VIE DE HAYDN. 61
mon pelil cahier, mon crayon, et je vais, après un long si- lence, vous parler de notre ami Haydn.
Savez-Yous que je vais presque vous accuser de schisme? Vous scmblcz le préférer aux chaulres divins de TAusonie. Ahl mon ami, les Pcrgolcsc, les Cimarosa, onl excellé dans la partie la plus touclianlc cl en même temps la plus noble du bel an qui nous console. Vous me dites qu'un des mo- tifs de votre préférence pour Haydn, c'est qu'on peut l'en- tendre à Londres et à Paris comme à Vienne, tandis que, faute de voix, la France ne jouira jamais de V Olympiade du divin Porgolcse. Sous ce rapport, je partage votre opinion. L'organisation dure des Anglais et de nos chers compatriotes peut laisser naître chez eux de bons joueurs d'instruments, mais leur défend à jamais de chanter. Ici, au contraire, en traversant le faubourg de Léopoldslat, je viens d'entendre une voix très-douce chanter agréablement la chanson
ISacIi deiii Tuilt icii bin ilciii.
Quant à ce qui me regarde, j'aperçois fort bien la malice de votre critique au milieu de vos compliments. Vous me reprochez encore cette légèreté qui, grâce au ciel, faisait autrefois le texte habituel de vos leçons. Vous dites que je vous écris sur Haydn, et que je n'oublie quune chose, qui est d'aborder franchement la manière de ce grand maître, cl de vous expliquer, en ma qualité d'habitant de l'Allema- gne, et en votre qualité d'ignorant, comment il plnît et pour- quoi il plaît? D'abord vous n'êtes point un ignorant; vous aimez passionnément la musique, et l'amour suffit dans les beaux-arts. Vous dites qu'à peine déthiffrez-vous un air :
62 vr-oVRES DE STENDHAL.
navez-Yous pas honle de cette mauvaise objection ? Prenez- vous pour un artiste l'ouvrier croque-sol qui depuis vingt ans donne des leçons de piano, comme son égal en génie fait des lisbits clioz le luilleur voisin? Faites-vous an art d'ut simple vicLicr où l'on réussit, comme dans les autres, avec un peu d'adresse et beaucoup de patience?
Rendez-vous plus de justice. Si votre amour pour la mu- sique continue, un voyage d'un an en Italie vous rendra plus savant que vos savants de Paris.
Une chose que je n'aurais pas crue, c'est qu'en étudiant les beaux-arts, on puisse apprendre à les scnlir. Un de mes amis n'admirait, dans tout le Musée de Paris, que l'expres- sion de la Sainte Cécile de Raphaël, cl un peu le tableau de la Transfiguration ; tout le reste ne lui disait rien, et il ai- mait mieux les peintures d'éventails qu'on expose tous les deux ans, que les chefs-d'œuvre enfumés des anciennes éco- les; en un mot, la peinture élait une source de jouissances presque fermée pour lui. 11 est arrivé que, par complaisance, il a lu une histoire de la peinture pour en corriger le style : il est allé par hasard au Musée, et les tableaux lui ont rap- pelé ce qu'il venait de lire sur leur compte. Il s'est mis, sans s'en apercevoir, à ratifier ou à casser les jugements qu'il avait vus dans le manuscrit; il a bientôt distingué le style des écoles différentes. Peu à peu, et sans dessein formé, il est allé trois ou quatre fois la semaine au Musée, qui est au- jourd hui un des lieux du monde où il se plaît le plus. Il trouve mille sujets de réflexions dans tel tableau qui ne lui disait rien, et la beauté du Guide, qui ne le frappait pas ja- dis, le ravit aujourd'hui.
Je suis convaiucu qu'il en est de même de la musique, ci qu'en commençant par apprendre par cœur cinq ou six air»
VIE UE IIAYD.N. 63
du Mariage secret, Ion fiiiU par sentir la Loaiilc do lous les autres : seulement il faut avoir la prccaulion do se priver de loule autre musique que celle de Cimarosn, pcudant un ou deux mois. Mon ami avait £oiu de ne voir chaque semaine au Musée que les tableaux d'un même maître ou d'une même école.
Mais, mon cher, que la tâche que vous m'imposez pour les symphonies dllaydn est difficile, non pas faute d'idées bonnes ou mauvaises, j'en ai : la dif(iculté est de les faire parvenir à quatre cents lieues, et de les peindre avec dos paroles.
Puisque vous le voulez, mon ami, garantissez-vous de lennui comme vous pourrez ; moi, je vais vous transcrire ce qu'on pense ici du style de Haydn.
Dans les premiers temps de notre connaissance, je lin- lerrogeais souvent à ce sujet; il est bien naturel de deman- der à quelqu'un qui fait des miracles : Comment vous y pre- nez-vous? mais je voyais que mon homme évitait toujours d'entrer en matière. Je pensai qu'il fallait le tourner, et je me mis à prononcer, avec une effronterie de journaliste et une force de poumons intarissable, des jugements ténébreux surHaendel, Mozart, et autres grands maîtres, auxquels j'en demande pardon. Haydn, qui était très-bon et très-doux, me laissait dire et souriait; mais quelquefois aussi, après m'avoir fait boire de son vin de Tokay, il me corrigeait par cinq ou six phrases pleines de sens et de chaleur, partant de l'âme et montrant sa théorie : je me hâtais de les noter en sortant de chez lui. C'est ainsi qu'en faisant à peu près le métier d'un agent de M. de Sartine, je suis parvenu à connaître les opi- nions du maître. Qui le croirait? ce grand homme, dont nos pauvres diables
64 ŒUVTxES DK STENDHAL,
de musiciens savants et sans génie veulent se faire un bou- clier, répétait sans cesse ; « Ayez un beau cbant, et votre composition, quelle qu'elle soit, sera belle, et plairy certai- nement. »
« C'est l'âme de la musique, continuait-il, c'est la vie, l'esprit, l'essence d'une composition : sans elle Tarlini peut trouver les accords les plus rares et les plus savants, mais vous n'entendez qu'un bruit bien travaillé, lequel, s'il ne dé- plaît pas à l'oreille, laisse du moins la tête vide et le cœur froid. j>
Un jour que je combattais, avec plus de déraison qu'à l'or- dinaire, ces oracles de l'art, le bon Haydn alla me chercher un petit journal barbouillé qu'il avait fait pendant son séjour à Londres. 11 m'y fit voir qti'élant allé un jour à Saint-Paul, il y entendit chanter à l'unisson une hymne par quatre mille enfants ; « Ce chant simple et naturel, ajouta-t-il, me donna He plus grand plaisir que la musique exécutée m'ait jamais procuré. »
Or ce chant, qui produisit un tel effet sur l'homme du monde qui avait entendu la plus belle musique instrumeu- lalc, n'est autre chose que
-4^
m
2c:
r?\
rsci
^
Chercheraije, pour que vous ne m'accusiez pas de sauter les difficultés, à \ous définir le chant? Écoutez madame Ba-
VIE DE HAYDN. Gj
rilli, cliaiiiaiii, dans les Nemici generosi, que je vois au- noiiccs dans le Journal des Débats :
Piacerl del anima Coiitenli soavi.
Ecoi!lez-la dire, dans le Mariage secret, en se moqjanl ûo ià sœur, loule fière d'épouser un comle :
Signora Conlessma.
Écoulez Paolino-Crivelli chanter à ce comte, qui devient amoureux de sa maîtresse :
Deh I Signore!
Voilà ce que c'est que le chant. Voulez-vous, par une mé- thode aussi facile, connaître ce qui n'est pas du chant? allez à Feydeau; prenez garde qu'on ne joue ni du Grétry, ni du Dclla-Maria, ni la Mélomanie. Ecoutez la première ariette venue, et vous saurez mieux que par mille définitions ce que c'est que de la musique sans mélodie.
Il y a peut-être plus d'amour pour la musique dans vingt de ces gueux insouciants de Naples, appelés lazzaroni, qui chantent le soir le long de la rive de Chiaja, que dans tout le public élogaut qui se réunit le dimanche au Conservatoire de la rue Bergère. Pourquoi s'en fâcher? Depuis quand est-ot si orgueilleux des qualités purement physiques ? La Nor- mandie n'a point de bois d'orangers, et cependant c'est un beau et bon pays : heureux qui a des terres eu Norman- die, et qui a la permission de les habiter ! Mais revenons au chant.
k
co g:uvres Dr stl;ndiial.
Comptent définir, d'une manière raisonnable, quelque chose qu'aucune règle ne peut apprendre à produire? J':'.i sous les yeux cinq ou six dcfinilions que j'ai nolc'es dans mon carnet : en vérité, si quchpic cliose était capable de me fuire perdre l'idée bien nclle que j'ai de ce que c'est que le diant, ce serait la lecture de ces définiiions. Ce sont des mois assez bien arranges, mais qui, au fond, ne présentcul qu'un sens vague. Par exemple, qu'est-ce que la douleur? Nous avons tous, hélas! assez d'expérience pour sentir la réponse à celle question; elccpcndaul, quoi que nous puis- sions dire, nous aurons obscurci le sujet. Je croirai donc, monsieur, être à l'abri de vos reproches, en me dispensant de vous définir le chant : c'est, par exemple, ce qu'un ama- teur sensible et peu instruit a retenu en sortant d'un opéra. Qui esl-ce qui a entendu le Figaro de Mozart, et qui ne chante pas en sortant, souvent avec la voix la plus fausse du monde :
Non più aiubai f.ii laloiic amoroso Dello donne lurhaudo il riposo, etc.?
Les maîtres vous disent : Trouvez des chanis qui soient à la fois clairs, faciles, significatifs, élégants, cl qui, s:;ns être recherchés, ne lombenl pas dans le trivial. Vous éviterez ce dernier défaut et la triste monotonie en introduisant des dis- sonances : elles produisent d'abord un scnlinient un peu désagréable; Torcille a soif de les voir résoliics, et éprouve une jouissance bien distincte quand enfin le conqioîilcur les résout.
Les dissonances révcillcnl l'altcri'.ion ; ce sor.l des stimu- lants administrés à un léthargique : ce moment d'inquiétude
VIE Di: HAYDN. 07
qu'elles produisent en nous se Iransfonne en plaisir Irès-vf, iorsque nous arrivons enfin à l'accord que noire oreille ne cessait de prévoir et de désirer. Nous devons des louanges à Jlonleverde, qui découvrit cette mine de beautés, et à Scar- lalti, qui l'exploita.
Mozart, ce génie de la douce mélancolie, cet homme plein de tant d'idées et d'un goût si grandiose, cet auteur de l'air
Non so più cosa soa Gosa faccio,
a quelquefois un peu abusé des modulations.
Il lui est arrivé de gâter ces beaux chants dont les pre- mières mesures sont exactement les soupirs d'une âme ten- dre. En les tourmentant un peu vers la fin, souvent il les rci.'* obscurs pour l'oreille, quoique dans la partition ils soieni clairs pour le lecteur; quelquefois, dans ses accompagne nienls, il met des chants trop différents de celui de facteuT en scène; mais que ne pardonnerait-on pas en faveur d'i chant de l'orchestre, vers le milieu de l'air
Vediô menirio sospiro Felice un servo inio!
Figaro.
chant divin, et que tout homme qui souffre d'amour se rap- pelle involontairement *.
' Je ne me fais pas un scrupule de prendre mes exemples dans la musiqueque j'ai entendue à Paris depuis ma rentrée en France, et postérieurement à la date de ces ietlres. 11 n'est pas perinb à tout le
C8 ŒUVRliS DK STKNDIlAL.
Les ilis>on:t»ccs sonl, en niusiiiiic, co;n:iie !e chùr-obsctir on peinlurc : il ne faut pus en abuser. Voyez la Transfigura- tion et la Communion de saint Jérôme, placées vis-à-vi? l'une de l'autre à votre Musée de Paris; il manque un peu de clair-obscur à la Transfiguration ; le Dominiquin, au con- traire, en a fait le meilleur usage : c'est là qu'il faut s'arrê- ter, ou vous tombez dans la secte des lenebrosi, qui, au sei- zième siècle, firent périr la peinture en Italie. Les gens du métier vous diront que Mozart abuse surtout des intervalles de diminuée et de superflue.
Quelques années après qu'IIaydn se fut établi à Eisensladt, et aussitôt qu'il se fut formé un style, ii songea à nourrir son imagination en recueillant soigneusement ces cbants anti- ques et originaux qui courenl dans le peuple de chaque na- tion.
L'Ukraine, la Hongrie, l'Ecosse, l'Allemagne, la Sicile, rKspague, la Russie, furent mises par lui à contribution.
On peut se former une idée de l'originalité de ces mélodies par le chant tyrolien que les officiers qui ont fait la campa- gne d'Autriche en 1809 ont rapporté en France :
When icii war in mein....
niDiide (l'imiter un grand écrivain, qui, cherchant à donner à son ami une idûe exacte du pays désert qu'il faut traverser pour arriver à Uom^, lui dit :
a Vous avez lu, mon cher ami, tout ce qu'on a écrit sur ce pays, mais je ne sais si les voyai^eurs vous en ont donné une idée bietk juste... Fizurcz-vous quelque cliosc delà désolation de Tyr et de Habylone, dont parle l'Écriture. > Génie du Clirislianisme, lom. III, p. 5G7.
CiUrà Paris la plupart des chefs d'œuvrc de P>,r;:olcse, de Galuppi, de Saccliini, etc , ce serait un peu parler des plaines de Dabylone.
VIE DE HAYDN. 69
Tous les ans, un peu avant Noël, ou voit arriver, de Cala- bre à Naplcs, des musiciens ambulants qui, armés d'une guitare et d'un violon, dont ils jouent, non pas en Tappuyanl sur répaule, mais comme nous jouons delà basse, accompa- gnent des chants sauvages, et aussi différents de la musique de tout le reste de l'Europe qu'il soit possible de l'imaginer Ces chants si baroques ont cependant leur agrément, et n'of- fensent point Foreille.
On peut en juger, en quelque fiiçon, à Paris, par la ro« mance que Crivelli chante d'une manière si délicieuse dans la Nina de Paësiello. Ce maître s'est occupé à rassembler d'anciens airs qu'on croit grecs d'origine, et qui sont encore chantés aujourd'hui par les paysans demi-sauvages de l'ex- trémité de l'Italie ; et c'est d'un de ces airs arrangés qu'il a fait cette romance si simple et si belle.
Quoi de plus différent que le boléro espagnol et l'air Charmante Gabrielle de Henri IV? Ajoulez-y un air écossais et une romance persane tels qu'on les chante à Constantino- ple, et vous verrez jusqu'où la variété peut aller en musique. Haydn se nourrissait de tout cela, et savait par cœur tous ces chants singuliers.
Comme Léonard de Vinci dessinait, sur un petit livret qu'il portait toujours sur lui, les physionomies singulières qu'il rencontrait, Haydn notait soigneusement tous les passages et toutes les idées qui lui passaient par la tête.
Quand il était heureux et gai, U courait à sa petite table, et écrivait des motifs de menuets et de chansons : se sentait-il tendre et porté à la tristesse, il notait des thèmes dCandanle ou d'adagio. Lorsque ensuite, en composant, il avait besoin d'un passage de tel caractère, il recourait à son magasin.
Cependant d'ordinaire Haydn n'entreprenait une sympho-
4.
70 ŒUVRES DE STENDHAL.
nie qu'autant qu'il se sentait bien disposé. Ou a dit que les belles pensées viennent du cœur; cela est d'autant plus vrai que le genre dans lequel on travaille s'éloigne davantage de l'exactitude des sciences mathématiques. Tarlini, avant de se mettre à composer, lisait un de ces sonnets si doux de Pétrarque. Le bilieux Alfieri, qui, pour peindre les tyrans, leur a dérobé la farouche amertume qui les dévore, aimait à entendre delà musique avant de se mettre au travail. Haydn, ainsi que Buffou, avait besoin de se faire coiffer avec le même soin que s'il eût dû sortir, et de s'habiller avec une sorte de magnificence. Frédéric II lui avait envoyé un anneau de diamants : Uaydn avoua plusieurs fois que si, en se met- tant à son piano, il oubliait de prendre celte bague, il ne lui venait pas une idée. Le papier sur lequel il composait devait être le plus fin possible et le plus blanc. Il écrivait ensuite avec tant de propreté et d'attention, que le meilleur copiste ne l'aurait pas surpassé pour la netteté et l'égalité des carac- tères. Il est vrai que ses notes avaient la tête si petite et la queue si fine, qu'il les appelait, avec assez de justice, ses pieds de mouches.
Après toutes ces précautions mécaniques, Haydn commen- çait son travail par écrire son idée principale, son thème, et par choisir les tons dans lesquels il voulait le faire passer. Son âme sensible lui avait donné une connaissance profonde du plus ou moins d'effet que produit un ton en succédant à un autre*. Haydn imaginait ensuite une espèce de petit roman
* Exemple Irivid Touchez le piano en ce-sol- fa-ul mineur, faites la cadence; sautez ensuite au ce-sol-re-ut, vous trouverez que ce saut ne déplaît pas. Mais si, au lieu de s;iulcr au ce-sol-re-ut, vous passez du ce-sol-fa-ut mineur à Yv-la-fa, vous verrez combien cette succession de sons est plus sonore, plus majestueuse et plus agréa-
VIE DE HAYDN. 71>
qui pût lui fournir des sentiments et des couleurs musicales.
Quelquefois il se figurait qu'un de ses amis, père d'une nombreuse famille et mal partagé des biens de la fortune, s'embarquait pour l'Amérique, espérant y changer son sort.
Les principaux événements du voyage formaient la sym- phonie. Elle commençait par le départ. Un vent favorable agitait doucement les flots, le navire sortait heureusement du port, pendant que, sur le rivage, la famille du voyageur le suivait des yeux en pleurant, et que ses amis lui faisaient des signaux d'adieu. Le vaisseau naviguait heureusement, et on abordait enfin à des terres inconnues. Une musique sau- vage, des danses, des cris barbares, s'entendaient vers le mi- lieu de la symphonie. Le navigateur fortuné faisait d'heureux échanges avec les naturels du pays, chargeait son vaisseau de riches marchandises, et, enfin, se remettait en route pour l'Europe, poussé par un vent propice. Voilà le premier mo- tif de la symphonie qui revient. Mais bientôt la mer com- mence à s'agiter, le ciel s'obscurcit et une tempête horrible vient mêler tous les tons et presser la mesure. Tout est en désordre sur le vaisseau. Les cris des matelots, le mugisse- ment des vagues, les sifflements des vents portent la mélodie du genre chromatique au pathétique. Les accords de super- flue et de diminuée, les modulations se succédant par semi- tons, peignent l'effroi des navigateurs.
Mais peu à peu la mer se calme, les vents favorables re- viennent enfler les voiles. On arrive au port. L'heureux père de famille jette l'ancre au milieu des bénédictions de ses amis et des cris de joie de ses enfants et de leur mère, qu'il em-
blc que la première. On trouverait facilement mille exemples plus compliqués : Mozart cl Haydn en sont remplis.
72 ŒUVRES DE STENDHAL.
brasse enfin en mcltant pied à terre. Tout, sur la fin de la syiiipliouic, était allégresse et bonheur.
Je ne puis me rappeler à laquelle des symphonies d'Haydn ce petit roman a servi de fil. Je sais qu'il me l'indiqua ainsi qu'au musicien Pichl, mais je l'ai entièrement oubliée.
Pour une autre symphonie, le bon Haydn s'était figuré une espèce de dialogue entre Jésus et le pécheur obstiné ; il sui- vait ensuite la parabole de l'Enfant prodigue.
C'est de ces petits romans que proviennent les noms par lesquels notre compositeur désignait quelquefois ses sym- phonies. Sans cette indication, il est impossible de com- prendre les noms de la Belle Circassienne, de Boxelane, du Solitaire, du Maître d'école amoureux, de la Persane, du Poltron, de la Reine, de Laudon, titres qui indiquent tous le [)Ctil roman qui guidait l'àme du compositeur. Je voudrais que les symphonies d'Haydn eussent gardé des noms au lieu d'avoir des numéros. Un numéro ne dit rien ; un titre, tel que le Naufrage, la Noce, etc., guide un peu l'imagination de l'auditeur, qu'on ne saurait trop tôt chercher à ébranler.
On dit que jamais homme ne connut les divers effets des couleurs, leurs rapports, les contrastes qu'elles peuvent for- mer, etc., comme le Titien. Haydn, aussi, avait une connais- sance incroyable de chacun des instruments qui composaient sou orchestre. Dès que son imagination lui fournissait un passage, un accord, un simple trait, il voyait sur-le-champ par quel instrument il devait le faire exécuter pour qu'il pro- duisît l'effet le plus sonore et le plus agréable, .\vait-il quel- que doute en composant une symphonie? la place qu'il oc- cupait à Eisenstadt lui donnaitun moyen facHe deles éclaircir. Il sonnait de la manière convenue pour annoncer une répé- tition ; les musiciens se rendaient au foyer. 11 leur faisait
Vlii DK HAYDN. 1»
exécuter de deux ou trois manières différentes le passai; e qu'il avait dans la tète, choisissait, les congédiait, et rentrait pour continuer son travail.
Rappelez-vous, mon cher Louis, la scène d'Oreste dans VIpItùjcnie en Taiiride, de Gluck. L'effet étonnant des pas- 'ages exécutés par les violes agitées eût disparu si l'on eût lonné ces passages à un autre instrument.
On trouve souvent chez llaydn de singulières modulations; mais il sentait que l'extravagant éloigne de l'âme de l'audi- teur la sensation du beau, et il ne hasarde jamais un chan- gement un peu singulier sans l'avoir préparé impercepti- blement par les accords précédents. Ainsi, au moment où ce changement arrive, vous ne lui trouvez ni crudité ni in- vraisemblance. 11 disait avoir trouvé l'idée de plusieurs de ces transitions dans les ouvrages de Bach l'ancien. Vous savez que Bach lui même les avait rapporiécs de Rome.
Eu général, Haydn parlait volontiers des obligations qu'il avait à Emmanuel Bach, qui, avant la naissance de Mozart, passait pour le premier pianiste du monde; mais il assurait aussi ne rien devoir au Milanais Sammartini, qui, ajoutait-il, u" était qu'un brouillon.
Je me rappelle fort bien cependant que, me trouvant à Milan, il y a une trentaine d'années, à une soirée de musique qu'on donnait au célèbre Mislivicek, on vint à jouer quel- ques vieilles symphonies de Sammartini, et le musicien bo- hème s'écria tout à coup : « J'ai trouvé le père du style do daydn. » "*
C'était trop dire, sans doute ; mais cesdeux artistes avaient reçu de la nature une àme à peu près semblable, et il est prouvé que Haydn eut de grandes facilités pour étudier les <)uvragcs du Milanais. Quant à la ressemblance, remarque/
74 ŒUVRES DE STENDHAL.
dans le premier qualuor d'IIaydn eu tefa, au commence- ment do la seconde partie du premier temps, le mouvement du deuxième violon et de la viole, c'est le genre de Sammar- tini tout pu;.
Ce Sammartini, homme tout de feu et extrêmement origi- nal, était aussi, quoique de loin, au service du prince Nico- las Esterhazy. Un banquier de Milan, nommé Castelli, était chargé par le prince de compter à Sammartini huit seqnins (quatre-vingt-seize francs) pour chaque pièce de musique qu'il lui remettrait : le compositeur devait en fournir au moins deux par mois, et il lui était libre d'en remettre au banquier autant qu'il le voudrait; mais sur la fin de ses jours, la vieillesse le rendant paresseux, je me souviens fort bien d'avoir entendu le banquier se plaindre à lui des repro- ches qu'il recevait de Vienne au sujet delà rareté de ses en- vois. Sammartini répondait en grondant : « Je ferai, je ferai; mais le clavecin me tue. »
Malgré sa paresse, la seule bibliothèque de la maison Palfy compte plus de mille morceaux de ce compositeur, Haydn eut donc toutes sortes de facilités pour le connaître et l'étu- dier, si jamais il eut ce dessein.
Haydn, en observant les sons, avait trouvé de bonne heure, pour me servir de ses propres termes, o ce qui fait bien, ce qui fait mieux, ce qui fait mal. »
Voilà, mon ami, un exemple de cette manière simple de répoudre qui embarrasse beaucoup. On lui demande la raison d'un accord, d'un passage assigné plutôt à un instrument qu'à un autre, il ne répond guère autre chose que : « Je l'ai fait parce que cela va bien. »
Cet homme rare, repoussé dans sa jeunesse par l'avarice des maîtres, avait pris sa science dans son cœur : il avait
VIE DE HAYDN. 75
soumis son âme à reffot de la musique; il avail remarqué ce qui se passait en lui, et chercliail à reproduire oc ([iiil avait éprouve. Un artiste médiocre cile tout simplcmcul la règle ou l'exemple auquel il s'est conforme; il lient cela bien clairement dans sa petite lèlc.
Haydn s'était fait une règle singulière dont je ne puis rit n vous apprendre, sir.on qu'il n'a jamais voulu dire en quoi elle consistait. Vous connaissez trop les arts pour (jue j'aie besoin de vous rappeler au long que les anciens sculpteurs grecs avaient certaines règles de beauté invariables, nom- mées ca';iO«-s '. Ces règles sont perdues, et leur existence recouverte d'une profonde obscurité. Il parait que Haydn avait trouvé en musique quelque cbose de semblable. Le compo-iiteiir Weigl, le priant un jour de lui donner ces rè- gles, n'en put obtenir que celte réponse : a Essayez et trouvez. 0
On vous dira que le cbarmant Sarti composait quelquefois ainsi par des bases numériques; il se vantait môme démon- trer celle science en peu de leçons : mais tout larcinc de sa mélbode con^istail à accrocbcr de rargcnt aux rielies ama- teurs, assez bons pour espérer pouvoir parler une langue sans la savoir. Conmient se servir à l'aveugle du langage des sons, sans avoir étudié le sens de cliacu;i deux ?
Quant à Haydn, dont le cœur était le temple de la loyauté, tous ceux qui l'ont connu savent qu'il av;iit un secret et qu'il ne l'a jamais voulu dire. Il n'a donné autre chose au public, dans ce genre, qu'un jeu philliarmoniipie, pour lequel on se procure, au hasard, des nombres en jctaiU des dés : les passages auxquels ces nombres cornspondent , étant
* Vulr \Vi:i!a'lm3nii, Vi<couli, ou plutôt Viiconù cl ^Yinkclmalln.
1G Œuvr. r,? HE sri:.ND;iAi>.
réunis, même par quelqu'un qui ne se douie pas du conlre- poinl, forment des menuets réguliers.
llaydn avait un autre principe bien origiual. Quand soii ubjel n'était pas d'exprimer une affection quelconque, ou de peindre telle image, tous les motifs lui étaient bons : « Toul l'art consiste, disait-il, dans la manière de traiter un tlième et de le conduire. » Souvent un de ses amis entrant cbe/ lui comme il allait commencer une pièce : « Donnez-moi un motif, » disait-il en riant. Donner un motif à llaydn ! qui 'aurait ose ? — « Allons 1 bon ! courage ! donnez-moi un uolif pris au hasard, quel qu'il soit. » El il fallait obéir.
Plusieurs de ses étonnants quatuors rappellent ce tour de force : ils commencent par l'idée la plus insignifiante, mais peu à peu cette idée prend une physionomie, se renforce, croît, s'étend, et le nain devient géant à nos yeux étonnés.
\lfc UE IIAYDiN. 1î
LETTRE IX
^ilzbfiiiro', le 4 nmi 1809. Mon ami,
En 1741, Jomelli, un des g(5nips de la musi<iiie , fut appelé à Bologne pour y composer un opéra. Le lendemain de son arrivée, il alla voir le célèbre père Martini, sans se faire connaître, et le pria de Tadmeiire au nombre de ses élèves. Le père Martini lui donne un sujet de fugue; et voyant qu'il le remplissait d'une manière supérieure : « Qui êtes-vous? lui dit-il; vous moqncz-vous de moi? c'est moi qui veux apprendre de vous. — Je suis Jomelli, je suis le maître qui doit écrire l'opéra qu'on jouera ici l'automne prochain, et je viens vous prier de m'apprendre le grand art de n'être jamais embarrassé par mes idées. »
5
•m ŒUVRES DE SlENDilAL.
Nous autres, qui ne faisons que jouir de la musique, nous ne nous douions pas de la dif(icuUé qu'on trouve à arranger de beaux chants de manière quMls plaisent à Taudileur, sans choquer certaines règles, dont à la vérité un bon quart au moins sont de pure conveniion. Tous les jours il nous arrive, en écrivant, d'avoir des idées qui paraissent bonnes, et de trouver une difficulté extrême à les tourner d'une ma- nière agréable et à les écrire. Cet art difficile, que Jomelli priait le père Martini de lui enseigner, Haydn l'avait trouvé tout seul. Dans sa jeunesse, il jetait souvent sur le papier un certain nombre de notes au hasard, en marquait les mesures et s'obligeait à faire quelque chose de ces notes, en les pre- nant pour fondamentales. Ou rapporte le même exercice de Sarti. A Naples, l'abbé Speranza obligeait ses élèves à pren- dre une aria de Métastase, et à faire de suite, sur les mêmes paroles, trente airs différents : c'est par ces moyens qu'il forma le célèbre Zingarelli, qui jouit encore de sa gloire à Rome, et qui a pu écrire ses meilleurs ouvrages en huit jours et quelquefois en moins de temps. Moi, indigne, je suis témoin qu'en quarante heures, distribuées en dix jours de travail, il a produit son inimitable Roméo et Juliette. A Mi- lan, il avait écrit son opéra d'Alcinda, le premier de ses ou- vrages célèbres, en sept jours. 11 est supérieur à toutes les difiicullés matérielles de son art.
Une qualité remarquable chez Haydn, la première parmi celles qui ne sont pas données par la nature, c'est l'art d'a- voir un style. Une composition musicale est un discours qui se fait avec des sons au lieu d'employer la parole. Dans ses discours, Haydn a, au suprême degré, non-seulement l'art d'augmenter l'effet de l'idée principale par les idées acces- soires, mais encore de rendre les unes et les autres de la ma-
VIE DE HAYDN. 79
nière qui convient le mieux à la physionomie du sujet: c'e l un peu ce qu'eu liiléralurc ou nomme convenance de stylo. Ainsi le slyle soutenu de Buffou n'admet pas ces tournures vives, originales et un peu familières qui font tant de plaisir dans Montesquieu.
Le moiif d'une symphonie est la proposition que Tauleur entreprend de prouver, ou, pour mieux dire, de faire sentir. De même que l'orateur, après avoir proposé son sujet, le dé- veloppe, présente ses preuves, répèle ce qu'il veut démon- trer, apporte de nouvelles preuves, et enfin conclut, de même Uaydn cherche à faire sentir le moLif de sa sym- phonie.
Il faut rappeler ce motif ponr qu'on ne l'oublie pas : les compositeurs vulgaires se contentent, en le répétant servile- ment, de le faire passer d'un ton à un autre; Haydn, au contraire, toutes les fois qu'il le reprend, lui donne un air de nouveauté, tantôt lui fait revêtir une certaine âprcté, tantôt l'embellit d'une manière délicate, et toujours donne à l'auditeur surpris le plaisir de le reconnaître sous un dégui- sement agréable. Vous que les symphonies dUaydn ont frappé, je suis sûr que si vous avez suivi ce pathos, vous avez actuellement présents à la pensée ses admirables an- dan te.
Au milieu de ce torrent d'idées, Haydn sait ne jamais sor- tir de ce qui semble naturel ; il n'est jamais baroque : tout est chez lui à la place la plus convenable.
Les symphonies d'Haydn, comme les harangues de Cicé- ron, forment un vaste arsenal où se trouvent rassemblées toutes les ressources de l'art. Je pourrais, avec un piano, ▼eus faire distinguer bien ou mal douze ou quinze figures musicales, aussi différentes entre eUes que l'anlithèse el la
80 ŒUVRES DE STENDHAL.
métonymie • de la rhétorique; mais je ne vous ferai remar- quer que les suspensions.
Je parle de ces silences imprévus de tout rorchestre, quand Ilaydn, parvenu dans la cadence du période musical, à la dernière note qui résout et ferme la phrase, s'arrête loul à coup au moment où les instruments semblaient le plu? animés, et les fait taire tous.
AusMlôt qu'ils recommenceront, le premier son que vous enlendrez,pcnscz-vous,sera celle dernièrenole.cellequicon- clul la phrase, et que vous ave? pour ainsi dire déjà entendue en espril. Pas du tout. Haydn s'échappe alors, pour l'ordi- naire, à la quinte, par un petit passage plein de grâce qu'il avait déjà indiqué auparavant. Après vous avoir détourné un instant par ce trait léger, il revient au ton principal, et vous donne alors, tout entière, et à voire pleine satisfaction, cette cadence qu'il n'avait d'abord semblé vous refuser que pour vous la rendre ensuite plus agréable.
11 profile très-bien d'un des grands avantages que la mu- sique instrumentale ail sur la musique chantée. Les instru- ments peuvent peindre les mouvements les plus rapides et les plus énergiques, tandis que le chant ne peut atteindre à l'expression des passions dès que celles-ci exigent un mou- vemenl un peu rapide dans les paroles. 11 faut du temps au compositeur, comme de la place sur sa toile au peintre. Ce sont là les infirmités de ces beaux, arts. Voyez le duo
Sortite, sortite,
entre Suzanne et Chérubin, au moment où il va sauter par la
* Grands mois que Pradon prend pour termes de chimie.
BooEAn.
VIE DE IIAYUiN. 81
feriêlre; on jouit de raccompagnenienl ; mais, pour les pa- roles, elles marcheul trop vile pour faire plaisir ; dans le duo
Svenami
du troisième acte des Horaces, u'est-il pas d'une invraisem- blance choquante que Camille, furieuse, se disputant avec le farouche Uorace, parle aussi lentement? Je trouve le duo très-bien ; mais ces paroles si lentes, dans une situation si vive, tuent le plaisir. Je me chargerais même de Hùre des paroles italiennes dans lesquelles Camille et Horace seraient deux amants déplorant ensemble le chagrin de ne pas se voir de quelques jours; je les adapterais à l'air du duo Svenrtmi, et je prétends que la musique peindrait aussi bien la dou- leur modérée de mesamanls.que le patriotisme furieux et le désespoir de madame Grassini et de Crivelli. Si Cimarosa n'a pas réussi à exprimer ces paroles, qui se vantera de le faire? Pour moi, il me semble que nous sommes arrives là à une des bornes de Tart musical.
Un habitué de l'Opéra disait à un de mes amis : « Le gland homme que ce Gluck ! ses chants ne sont pas trcs- agréables, il est vrai ; mais quelle expression ! Voyez Orphée chaulant:
J';ii [icrdu mon Euiidice, Rien n'égale mon malheur.
Mon ami, qui a une belle voix, lui répondit, en chantant 6ur le mi'iiie air :
J'ai trouvé mon Euiiilicc, Rien n'cuale mon bonheur.
82 ŒUVRES DE STENDHAL.
Je vous engage à faire celle pelite expérience, la parlilion sous les yeux. Si vous voulez de la douleur, rappelez-vous
lia! rimcmbranza amara I
du commencement de Don Juan. Remarquez que le mouve- ment est nécessairement lent, et que, peut-être, Mozart lui- même n'eût pu réussir à peindre un désespoir impétueux ; le désespoir de l'amanl bourru, par exemple, quand il reçoit la lellre terrible qui consiste en ces mots : Ek bien, non ! Celle situation est très- bien exprimée dans Pair de Cima- rosa :
Senti indegna 1 io li volea spozar E ti trovo inamorata.
Ici encore, le pauvre amant malheureux est sur le point de pleurer, sa raison s'égare, mais il n'est pas furieux. La musique ne peut pas plus représenter la fureur, qu'un pein- tre nous montrer deux instants différents de la môme ac- tion. Le vrai mouvement de la musique vocale est celui des nocturnes. Rappelez-vous le nocturne de Ser Marc Antonio. C'est ce que savaient bien les liasse, les Vinci, les Faustina ctlesMingoti, et c'est ce qu'on ignore aujourd'hui.
Encore moins la musique peul-elle peindre tous les objets de la nature* les instruments ont la rapidité du mouvement ; mais aussi, n'ayant point de paroles, ils ne peuvent rien préciser. Sur cinquante personnes sensibles qui écoutent avec plaisir la même symphonie, il y a à parier que pas deux d'entre elles ne sont émues par la même image.
J'ai souvent pensé que l'effet des symphonies d'Haydn et
VIE DE HAYDN. 83
de Mozart s'augmenterait beaucoup si on les jouait dans Torcheslre d'un Ihéâlre, et si, pendant leur durée, des dc- coralions excellentes et analogues à la pensée principale des différents morceaux se succédaient sur le tliéàtre. Une belle décoration, représentant une mer calme et un ciel immense et pur, augmenterait, ce me semble, l'effet de tel undanle de Haydn qui peint une bcureuse iranquiilité.
En Allemagne, on est dans l'usage de figurer des tableaux connus. Toute une société, par exemple, prend des costumes hollandais, se divise en groupes, et figure, dans la plus par- faite immobilité et avec une rare perfection, un tableau de Téniers ou de Van Ostade.
De tels tableaux sur le théâtre seraient un excellent com- mentaire aux symphonies d Haydn, et les fixeraient à jamais dons la mémoire. Je ne puis oublier la symphonie du Chaos qui commence la Création, depuis que j'ai vu, dans le ballet de Promélhée, les charmantes danseuses de Viganô peindre, en suivant les mouvements de la symphonie, Tétounement des filles de la terre sensibles pour la première fois aux charmes des beaux-arts. Ou a beau faire; la musique, qui est le plus vague des beaux-arts, n'est point descriptive à elle seule.
Quand elle atteint une des conditions qu'il faut remplir pour décrire la rapidité du mouvement, par exemple, elle perd la parole et les intonations si touchantes de la voix humaine : a-t-elle la voix, elle perd la rapidité nécessaire.
Comment peindre une prairie éniaillée de fleurs par des traits différents de ceux qui exprimeraient le bonheur d'un vent propice qui vient entier les voiles de Paris enlevant la belle Hélène?
Paisiello et Sarli partagent avec Haydn le grand mérite de
84 ŒL'Vni:S DE STliNDIlAL,
savoir bien distribuer les diverses parties d'un ouvrage : c'est au moyeu de celle sage ccouomie inlérieure que Paisiello compose, non pas un air, mais un opéra lout entier, avec deux ou trois passages délicieux. 11 les déguise, les rappelle à la mémoire, les réunit, leur donne uu air pius imposant; peu à peu il les fait pénétrer dans l'âme de ses auditeurs, leur fait sentir la douceur des moindres notes, et produit enfin celte musique si pleine de grâces, et qui donne si peu de peine à comprendre. Voyez la Molinara, que vous aimez lanl. Voyez les accompagnements de Pirro comparés à ceux de la Ginevra de Mayer, par exemple ; ou, si vous voulez mettre du noir à côté d'une rose, songez aux accompagne- ments de VAlceste de Gluck.
Wotre âme a besoin d'un certain temps pour comprendre un passage musical, pour le sentir, pour s'en pénétrer. La plus belle idée du monde ne produit qu'une sensation passa- gère, SI le compositeur n'insiste pas. S'il passe trop vite à une autre pensée, la grâce s'évanouit. Uaydn est encore ad- mirable en celle partie, si essentielle dans des symphonie» qui n'ont point de paroles pour les expliquer, et qui ne sont interrompues par aucun récitatif, par aucun moment de si- lence. Voyez l'adagio du quatuor n* 45 ; mais tous ses ou- vrages fourmillent de tels exemples. Dès que son sujet com- mence à s'épuiser, il présente une agréable digression, et, sous des formes diverses et piquantes, le plaisir se reproduit. Il sait que, dans une symphonie comme dans un poème, les épisodes doivent orner le sujet et non le faire oublier. Dans ce genre, Ilaydn est unique.
Voyez, dans les Quatre Samns, le ballet des paysans, qui, peu à peu, devient une fugue pleine de feu, et forme une di- gression charmante.
VIE DE HAYDN. 85
La bonne économie des parties diverses d'une symphonie produit dans l'âme de l'auditeur une cerlaine satisfaction mêlL-e d'une douce tranquillité, sensation semb'able, ce me semble, à celle que donne à l'œil l'harmonie des coideurs dans un tableau bien peint. Voyez le Saint Jérôme du Cor- rége ^ : le spectateur ne se rend point raison de ce qu'il éprouve, mais ses pas se tournent, sans qu'il s'en aperçoive, vers ce Saint Jérôme, tandis qu'il ne revient qu'en vertu d'une résolution formée au Saint Sépulcre du Carravage -. En musique, combien de Carravages pour un Corrége! Mais un tableau peut avoir un grand mérite, et ne pas don- ner à l'œil un plaisir sensible : tels sont plusieurs ou- vrages des Carraches, qui ont poussé au noir, tandis cpie t jule musique qui ne plaît pas d'abord à l'oreille n'est pas de la musique. La science des sons est si vague, quon n'est sûr de rien avec eux, sinon du plaisir qu'ils donnent actuellement.
C'est en vertu de combinaisons très-profondes que Haydn divise la pensée musicale ou le chant entre les divers instru- ments de 1" orchestre; chacun a sa part, et la part qui lui convient. Je voudrais, mon ami, que dans l'intervalle de celte lettre à la suivante vous pussiez aller à voire Conser- vatoire de Paris, où, dites-vous, l'on exécute si bien les symphonies de notre compositeur. Voyez, en les écoutant, si vous reconnaissez la vérité de mes rêveries; sinon, faitcsr-
« N» 897.
• No 858. Celle différence serait encore plus sensible, si je pouvais citer le Saint Georges de la galerie de Dresde. La beauté de Mnrie, l'expression divine de la Madeleine dans le Sainl Jérôme de Paris, ne laissent pas le lemps de sentir combien ce tableau est bien peint.
86 ŒUVRES DE STENDHAL.
moi une guerre impitoyable; car, ou je me serai mal expri- mé, ou mes idées seront aussi réelles que celles de celle bonne dame qui croyait voir, dans les tacbes de la lune, des amants heureux se penchant Tun vers Taulre.
Quelques faiseurs d" opéras ont voulu, de même, partager l'exposition de leurs idées entre l'orchestre et la voix de l'ac- teur. Ils ont oublié que la voix humaine a cela de particu- lier, que, dès qu elle se fait entendre, elle attire à soi toute rattenlion. Nous éprouvons tous, malheureusement, en avan- çant en âge, qu'à mesure qu'on est moins sensible et plus savant, on devient plus attentif aux instruments derorcheslrc. Mais chez la plupart des hommes sensibles et faits pour la musique, plus le chant est clair et donné avec netteté, plus le plaisir est grand. Je ne vois d'exception à cela que dans certains morceaux de Mozart. Mais il est le la Fontaine de la musique; et comme ceux qui ont voulu imiter le naturel du premier poète de la langue française n''ont attrapé que le niais, de même les compositeurs qui veulent suivre Mozart tombent dans le baroque le plus abominable. La douceur des mélodies de ce grand homme assaisonne lous ses accords, fait tout passer. Les compositeurs allemands, que j'entends lous les jours, renoncent à la grâce, et pour cause, dans un genre qui la demande impérieusement : ils veulent toujours donner du terrible. L'ouverture du moindre opéra-comique ressemble à un enterrement ou à une bataille. Us vous disent que Touverlure de la Frascalana n'est pas forte d'har- monie.
C'est un peintre qui ne sait pas nuancer ses couleurs, qui ne connaît rien au doux et au tendre, et qui veut à toute force faire des portraits de femme. Il dit ensuite à ses élèves, d'un ion d'oracle : « Gardez-vous d'imiter ce malheureux Cor-
VIE DE HAYDN. 87
rége, cet ennuyeux Paul Véronèse, soyez dur el heurle' comme moi. »
Un jour les grenouilles se levèrent, Et dirent aux coucous : Illustres compn^nons.
VOLTAIAE.
ŒUVRES DE STENDHAL.
LETTRE X
Salzbourg, le 0 mai 1809.
J'ai souvent vu demander à Haydn quel éiait celui de ses ouvrages qu'il préférait, il répondait : « Les Sept Paroles. » Voici d'abord l'explication du litre. 11 y a cinquante ans, je crois, que l'on célébrait, le jeudi saint, à Madrid et à Cadix, une prière appelée de Vintiero : ce sont les funérailles du Rédempteur. La religion cl la gravité du peuple espagnol en- vironnaient celte cérémonie d'une pompe extraordinaire : un prédicateur expliquait successivement chacune des sept pa- roles prononcées par Jésus du haut de sa croix ; une musique digne de ce grand sujet devait remplir les intervalles laissés à la componction des fidèles enlre l'explication de chacune des sept paroles. Les directeurs de ce spectacle sacré flrent courir une annonce dans toute l'Europe, par laquelle ils pro-
VIE DE HAYDN. 89
mettaient un prix considérable à Fauteur qui enverrait sept grandes symplionies exprimant les sentiments que devaient donner chacune des sept paroles du Sauveur. Haydn seul concourut ; il envoya ces symphonies où
Spiega con tal pieiate il suo concetto, E il suon con tal dolcezza v' accompngna, Cbe al crudo inferno intenerisce il petto *. Dante.
A quoi bon les louer? 11 faut les entendre, être chrétien, pleurer, croire et frémir. Dans la suite, Michel Haydn, frère de notre compositeur, ajouta des paroles et un chant à celte sublime musique instrumentale : sans y rien changer, il la fit devenir accompagnement ; travail énorme, qui aurait ef- frayé un Monteverde ou un Palesirina. Ce chant ajouté est à quatre voix.
Quelques-unes des symphonies de Haydn ont été écrites pour les jours saints *. Au milieu de la douleur qu'elles ex- priment, il me semble entrevoir la vivacité caractéristique de Haydn, et çà et là des mouvements de colère par les- quels l'auteur désigne peut-être les Hébreux crucifiant leur Sauveur.
Voilà, mon cher Louis, le résumé de ce que j'ai senti bien souvent en écoulant les plus belles symphonies d'Haydn, et cherchant à lire dans mon àme la manière dont elles parve- naient à me plaire. Je distinguais d'abord ce qui est commun entre elles, ou le style général qui y règne.
* Il exprime sa prière avec un accent si tendre, les sons qui l'ac- compagnent sont si doux, que le dur enfer en est touché.
* Elles sont en ge-sol-re-ut, de-la- sol-re , ce-sol- fa-ul mineur.
90 ŒUVRRS DE STENDHAL.
Je cherchais eiisuite les ressemblances que ce slylc pou- vait avoir avec celui de maîlres connus. On y trouve quel- quefois mis en pratique les préceptes donnes par Dach ; on voit que, pour la conduilc et le développement du chant des divers inslrumenls, l'auteur a pris quelque chose dans Fux et dans Porpora ; que, pour la partie idéale, il a développé de très-bcauK germes d'idées contenus dans les ouvrages du Milanais Sammartini et de Jomelli.
Mais ces légères traces d'imitation sont loin de lui ôter le mérite incontestable d'avoir un style original, et digne de produire, ainsi qu'il est arrivé, une révolution totale dans la musique instrumentale. C'est ainsi qu'il n'est pas impossible que l'aimable Corrcge ait pris quelques idées du clair-obscur sublime qui fait le charme de la Léda, du Sttinl Jérôme, de la Madonna alla scodella, dans les tableaux de Fra IJartolomco et de Léonard de Vinci. Il n'en est pas moins réputé, et à juste titre, l'inventeur de ce clair-obscur qui a fait connaî- tre aux modernes une seconde source de beauté idéale. Comme VAjwllon offre la beauté des formes et des contours, de même la Nuit de Dresde, par ses ombres et ses demi- teintes, donne à l'àmc plongée dans une douce rêverie cette sensation de bonheur qui Télèvc ot la transporte hors d'elle- même, et que l'on a appelée le sublime.
VIE DE IIÂYDK. 91
LETTRE XI
Salzbourg, le 11 mai 1S09.
Mon ami,
Avec une physionomie un peu bourrue, et une espèce de laconisme dans le discours, qui semblait indiquer un homme brusque, Haydn était gai, d'une humeur ouverte, et phùsanl par caractère. Celte vivacilc était, il est vrai, facilement com- primée par la présence d'étrangers ou de gens d'un rang su- périeur. Rien ne rapproche les rangs en Allemagne; c'est le pays du respect. A Paris, les cordons-bleus allaient voir d'A- lembcrt dans son grenier ; en Autriche Haydn ne vécut jamais qu'avec les musiciens ses collègues : il y perdit sans doute, et la société aussi. Sa gaieté et l'abondance de ses idées le rendaient très-propre à porter l'expression du comique dans
92 ŒUVRES DE STENDHAL.
la musique instrumentale, genre à peu près neuf, et où il (ùt allé loin, mais pour lequel il est indispensable, comme pour tout ce qui lient à la comédie, que Tauleur vive au milieu de la société la plus élégante. Haydn ne vit le grand monde que dans sa vieillesse, pendant ses voyages à Londres.
Son génie le portail naturellement à employer ses instru- ments à faire naître le rire. Souvent aux répétitions il don- nait aux musiciens ses camarades de petites pièces de ce genre, qui, jusqu'ici est bien borné. Vous me pardonnerez donc de vous faire part de ma petite érudition comique.
La plus ancienne des plaisanteries musicales que je con- naisse est celle de Mérula', un des plus profonds contre- pointisles d'une époque où le chant n'avait pas encore péné- tré dans la musique. 11 imagina une fugue représentant des écoliers qui récitent devant leur pédagogue le pronom latin qui, qux, quod, qu'ils ne savent pas bien. La confusion, les embroidllamini, les barbarismes des écoliers mêlés aux cris du pédagogue qui entre en fureur et leur distribue des féru- les, eurent les plus grands succès.
Beuedello Marcello, ce Vénitien si grave et si sublime dans son style sacré, le Pindare de la musique, est l'auteur de ce morceau connu inlilulé le Capricio, où il se moque des castrats, qu'il détestait cordialement.
Deux basses-tailles et deux ténors commenceut par chan- ter ensemble ces trois vers :
No, che lassù nei cori alini e beati,
Non intrano castrati, Perche sciitlo è in quel loco
* Il florissait vers 1630.
VIE DE HAYDN. 93
Le soprano alors pan lout seul, el demande,
Dite : che è scrillo mai?
Le:- icnors et les basses-lailles répondent sur un lou cx- lênicnieul bas :
Arbor clie non fa frutlo Arda nell fuoco.
Sui quoi lo soprano s'dcrie, à l'aulic lioiil uc 1 échelle •
Àhi 1 ahi 1
L'effet de ce morceau plein d'expression est incroyable. La distance extrême que l'auteur a mise entre les sons très- aigus du malheureux soprano et les voix sombres des basses- tailles produit la mélodie la plus ridicule du monde.
Le nazillement uniforme des capucins, auxquels même il est expressément défendu de chanter et de sortir du ton, a fourni un morceau plaisant à Jomelli.
L'élégant Galuppi, si connu par ses opéra buffa el par sa musique d'église, n'a pas dédaigné de mettre eu musique le chant d'une synagogue, et une dispute de vendeuses de fruits rassemblées dans un marché de Venise.
A Vienne, l'esprit méthodique du pays fixa un jour pour les plaisanteries de ce genre; la soirée de la fête de Sainte- cécile était consacrée, vers le milieu du dix-huitième siècle, à faire de la musique dans toutes les maisons, et Tusage voulait que les musiciens les plus graves présentassent ce jour-là à leurs amis des compositions comiques Un père
94 ŒUVRES DE STENDHAL.
angiislin, du beau couvent de Saint-Florian, en Aulriclie, prit un singulier texte pour ses plaisanteries : il composa ur.e messe qui, sans scandale, a eu longtemps le privilège de faire pouffer de rire clianleurs et auditeurs.
Vous connaissez les canons bernesques du père Martini do Bologne, celui des Ivrognes, celui des Cloches, celui des Vieilles Religieuses,
Le célèbre Clementi, l'émule de Mozart, dans ses compo- sitions pour le piano, a publié à Londres, cette patrie des caricatures, un recueil de caricatures harmoniques, dans les- quelles il contrefait les plus célèbres compositeurs de piano: quiconque a la connaissance la plus légère des manières de Mozart, Haydn, Koseluck, Sierkel, etc., et entend ces petites sonates, composées d'un prélude et d'une cadence, devine sur-le-champ le maître duquel on se moque; on y reconnaît son style, et surtout les petites affectations et les petites er- reurs dans lesquelles il est sujet à tomber.
Du temps de Charles VI, le célèbre Porpora vivait à Vienne, pauvre et sans travail : sa musique ne plaisait pas à ce mo- narque connaisseur, comme trop pleine de trilles et de jnor- dcnti. liasse fit un oratario pour l'empereur, qui lui en demanda un second. Il supplia Sa Majesté de permettre que Porpora exécutât ce travail : l'empereur refusa d'abord, di- sant qu'il n'aimait point ce style chevrotant; mais touché de la générosité de liasse, il finit par consentir à sa demande. Porpora, prévenu par son ami, ne mil pas un trille dans tout l'oratorio. L'empereur étonné répétait pendant la répé- tition générale : « C'est un autre homme : plus de trilles 1 » Mais, arrivé à la fugue qui terminait la composition sacrée, il vit que le thème commençait par quatre notes trillées. Or vous savez que dans les fugues le sujet passe d'une partie à
VIE DE HAYDN. 95
une autre, mais ne change pas : quand l'empereur, qui avait le privilège de ne rire jamais, eiilendil, dans le grand plein de la fugue, ce déluge de trilles qui semblait faire une musi- que de paralytiques enragés, il n'y put tenir, et rit peut-être pour la première fois de sa vie. En France, pays de la plai- santerie, celle-ci eût peut-cire paru déplacée ; à Vienne, elle commença la fortune de Porpora.
De tous les morceaux comiques d'Haydn, il ne nous en reste qu'un : c'est cette symphonie connue, pendant laquelle tous les instruments disparaissent successivement, de faoon qu'à la fin le premier violon se trouve jouer tout seul. Celle pièce singulière a fourni trois anecdotes, qui toutes sont at- testées à Vienne par des témoins oculaires; jugez de mon embarras. Les uns disent que Haydn, s'apercevant que ses innovations le faisaient voir de mauvais œil par les musi- ciens du prince, voulut se moquer d'eux.
11 fit jouer sa symplionie, sans répétition préliminaire, devant Son Altesse, qui avait le mot de l'énigme : l'em- barras des musiciens qui croyaient tous s'être trompés, et surtout la confusion du premier violon, quand à la fin il s'entendait jouer seul, divertit la cour d'Lisenstadt.
D'autres assurent que, le prince voulant congédier tout son orchestre, à l'exception de Haydn, celui-ci trouva ce moyen ingénieux de figurer le départ général, et la tristesse qui s'ensuivrait: chaque musicien sortait de la salle à me- sure que sa partie avait fini. Je vous fais grâce de la troi- sième version.
Une autre fois Haydn, cherchant <à amuser la société du prince, alla acheter, dans une foire dun bourg de Hongrie, voisin d'Eisenstadt, un plein panier de sifflets, de petits vio- lons, de coucous, de trompettes de bois, et de tous les in-
96 ŒUVRES DlC STEiM/rlAL.
slrunienls qui font le bonheur des enfants. 11 prit la peine d'étudier leur portée et leur caraclère, et composa la sym- phonie la plus plaisante avec ces seuls instruments, dont quelques-uns même exécutent des solo : le coucou est la basse générale de cette pièce.
Beaucoup d'années après, Haydn, étant en Angleterre, s'a- perçut que les Anglais, qui aimaient beaucoup ses composi- tions instrumentales quand le mouvement en était vif et allegro, s'endormaient ordinairement à Yandanle ou à Yada- gio, quelques beautés qu'il cherchât à y accumuler : il fit un amiante plein de douceur, de suavité, et du chant le plus tranquille; tous les instruments senihlèrenl s'éteindre peu à peu; cl au milieu du i)ius grand jnamssimo, partant tous à la fois, et renforcés par un coup de tinibale, ils firent res- sautcr l";nuli(oire endormi.
VIE DE IJAYDN. 07
LETTRE Xlt
S:ilzliourg, le 17 mai 1809.
Mon cher ami,
Assez longlemps nous avons suivi Uaydn dans la carrière où il fui supérieur; voyons maintenanl ce qu'il a clé dans la musique vocale. Nous avons de lui des messes, des opéras et des oralorios : ce sont trois genres.
Ce n'est guère que par conjectures que nous pouvons sa- voir ce que Haydn fut dans la musique théâtrale.
Les opéras qu'il composait pour le prince Eslcrhazy ne sortaient point des archives d'Eisensladt, qui un jour brûlè- rent entièrement, ainsi que la maison dllaydn. 11 perdit la plus grande partie de ce qu'il avait composé dans ce genre. Ou n'a conservé que VArmide, VOrlando jialadino, la Vera
08 ŒUVRES DE STENDHAL.
Co&Lanxa el lo Speziale, qui sont peut-être ce qu'il avait fait de moins l)on.
Jonielli, arrivant à Padoue pour y écrire un opéra, s'aperçut que les chauleurs et cantatrices ne valaient rien, et de plus, n'avaient nulle envie de bien faire • « Ah! canailles, leur dit-il, je ferai ciianter Torchestre ; Topera ira aux nues, cl vous à tous les diables. )>
La troupe du prince Esterhazy, sans cire précisément comme celle de Padoue, n'était pas excellente ; d'ailleurs Haydn, retenu dans sa patrie par mille liens, n'en sortit que déjà vieux, el n'écrivit jamais pour des théâtres publics.
Ces considérations vous préparent, mon cher Louis, à l'aveu que que j'ai à vous faire relativement à la musique dramatique de noire compositeur.
Il avait trouvé la musique instrumentale dans l'enfance ; la musique chantée élail au contraire, quand il parut, dans toute sa gloire : Pergolèse, Léo, Scarlalti, Guglielmi, Piccini el vingt autres l'avaient portée à un point de perfection qui depuis n'a été atteint et quelquefois surpassé que par Cima- rosa et Mozart. Uaydn ne s'éleva point à la beauté des mélo- dies de ces hommes célèbres : il faut avouer que, dans ce genre, il a été surpassé el par ses contemporains Sacchini, Cimarosa, Zingarelli, Mozart, etc., el même par ses succes- seurs, Tarchi, Nazolini, Fioravanli, Farinelli, etc.
Vous qui aimez à chercher dans Pâme des artistes les causes des qualités de leurs ouvrages, vous partagerez peut- être mon idée sur llaydn. Ou ne peut lui refuser sans doute une imagination vaste, pleine de vigueur, créatrice au su- prême degré : mais peut-être ne fut-il pas aussi bien partagé du côté de la sensibilité; el sans ce malheur-là plus de chant, plus d'amour, plus de musique théàlrale. Celle hila-
Vlli DE HAYIjN. Ô9
rilé naturelle, celle joie caractérislique dont je vous ai parlé, ne penuireiil jamais à une certaine tristesse tendre d'appro- cher de cette àiue heureuse et calme. Or, pour faire comme pour entendre de la musique dramatique, il faut pouvoir dire, avec la belle Jessica :
l'iii ncvcr merry when I hear sweet music.
The Merchanl ofVenice, aclc V, se. i.
Il faut être tendre et un peu triste pour trouver du plaisir même aux Cantatrice villane S ou aux Nemicigenerosi-; c'est tout simple : si vous êtes gai, votre imagination n'a que faire d'être distraite des images qui l'occupent.
Autre raison. Pour dominer l'àme des speciateurs, Tima- ginaliou dUaydn a besoin d'agir en souveraine; dès qu'elle est enchaînée à des paroles on ne la reconnaît plus : il sem- ble que des scènes écrites la ramènent trop souvent aux choses de sentiment. Uaydn aura donc toujours la première place parmi les peintres de paysages; il sera le Claude Lor-. raiu de la musique, mais il n'aura jamais au théâtre, c'est- à-dire dans la musique tout à fait de sentiment, la place de Raphaël.
Vous me direz que celui qui occupe cette place fut le plus gai des hommes. Sans doute Cimarosa était gai dans le monde : n'est-ce pas ce qu'on a de mieux à y faire? mais je serais bien fâché pour ma théorie, que l'amour ou la ven- geance ne lui eussent jamais fait faire quelque bonne folie, ne l'eussent jamais mis dans quelque position bien ridicule.
• Chef-d'œuvre de Fioravanti, très-goùté à Paris,
* Opéra trùs-comii[ue de l'excelleut Ciuiarosa.
100 ŒUVRES DE STENDHAL.
Un des plus aimables de ses successeurs ne vient-il pas de passer, au mois de janvier, une nuit tout entière dans le plus triste lieu du monde, allendant sans cesse que la plus gaie des canlalrices tînt la promesse qu'elle lui avait faite?
Je parierais bien que la gaieté de Cimarosa n était pas une gaieté de traits et d'épigrammes comme celle de Gentil- Bernard.
Vous voyez, mon ami, que la dévotion à mon saint ne m'entraîne pas trop loin : je mets les faiseurs de symphonies dans la classe des paysagistes, et les compositeurs d'opéras dans celle des peintres d'histoire. Deux ou trois fois seule- ment Haydn s'éleva à ce grand genre, et alors il fut Michel- Ange et Léonard de Vinci.
Consolons-nous, nous verrons son talent reparaître quand nous parlerons de sa musique d'église et de ses oratorios : dans ces derniers surtout, où le génie de Pindare trouve plus d'occasions de paraître que le génie dramatique, il fut de nouveau sublime, et étendit encore la gloire qu'il s'était acquise comme symphoniste.
Je m'aperçois qu'à force d'impartialité, je dis peut-être trop de mal de notre ami. Avez-vous entendu son Ariane abandonnée dans l'île de Naxos? Toutes mes calomnies se- ront mises à leur place.
Il me semble que la musique diffère en cela de la pein- ture et des autres beaux-arts, que chez elle le plaisir phy- sique, senti par le sens de l'ouïe, est plus dominant et plus de son essence que les jouissances intellectuelles. La base de la musique est ce plaisir physique; et je croirais que notre oreille jouit encore plus que notre cœur en entendant ma- dame Barilli chanter :
VII-: DE HAYDN. 101
Voi che sapete Che cosa ù amore.
Mozart, Figaro.
Un bel accord enchante l'oreille, un son faux la dcdiirc; cependant aucune de ces deux clioses ne dit rien d"inlellec- tuel à l'àrae, rien que nous pussions écrire si nous en étions requis. Seulement cela lui fait peine ou plaisir. Il paraît que, de tous nos organes, Toreille est celui qui est le plus sen- sible aux secousses agréables ou déplaisantes. L'odorat et le lact sont aussi très-susceptibles de plaisir ou de peine ; l'œil est le plus endurci de tous; aussi il seul très-peu le plaisir physique. Montrez un beau tableau' à un sot, il n'éprouvera rien de très-agréable, parce que la jouissance que donne la vue d'un beau tableau vient presque toute de l'esprit. Il ne manquera pas de préférer une enseigne bien enluminée au Jésus-Christ, appelant saint M a tthi eu, de Loms Carrache-. Fai- tes entendre, au contraire, à votre sot un bel air bien chanté, il donnera peut-être quelques signes de plaisir, tandis qu'un air mal chanté lui fera quelque peine. Allez au Musée un dimanche, vous trouverez, à un certain point de la galerie, le passage intercepté par la foule rassemblée devant un ta- bleau, et tous les dimanches devant le même. Vous croyez que c'est un chef-d'œuvre, pas du tout ; c'est une croûte de l'école allemande, représentant le Jugement dernier. Le peuple aime à voir la grimace des damnés. Suivez le soir ce peuple au spectacle gratis, vous le verrez applaudir avec transport aux airs chantés par madame Branchu, tandis que le malin les tableaux de Paul Véronèse ne lui disaient rien.
• Le Mariage de sainte Catherine, du Corrége, n' 895.
• Musée, a° 878.
•1(32 ŒLVUlib UE SIEMDUAL.
Je conclurais de lout ceci que si en musique on sacrifie ?i quelque autre vue le plaisir physique qu'elle doit nous don ner avant tout, ce qu'on entend n'est plus de la musique: c est un bruit qui vient offenser noire oreille sous prétexlf d'ciUouvoir notre âme. C'est pour cela, je crois, que je n'as- siste pas saos peine à tout un océr Gluck. Adieu
VIE DE HAYDN. 103
LETTRE Xlii
Salzbourg, 18 mai 1809.
La mélodie, c'est-à-dire celte succession agréable de Ions analogues qui émeuvent doucement l'oreille, sans jamais lui déiilairc; la mélodie, par exemple l'air
Signora contessina *,
chanté par madame Barilli dans le Matrimonio segreio, est le moyen principal de produire ce plaisir physique. L'iiar-
• Jo parle si souvent du Matnmomo segreto, qui est le clicf-d'œuvie deCimarosa, et que je regarde comme très-connu à Paris, que l'on me conseille de nicher dans quelque coin un petit extrait de la pièce pour les amateurs de musique qui n'habitent pas Paris.
Geronimo, un marchand de Venise très-riche et un peu sourd, avait
104 ŒUvr.ES dl; stendiial.
inoiiie viciil ensuite. C'est le clianl qui csl le cliarme de la musique, disait sans cesse Haydn. C'est aussi ce qu'il y a de plus difficile à faire. Il ne faut que de Tctude et de la patience
deux filles, Caroline et Élisette. L'aimable Caroline venait de con- sentir à épouser secrètement Paolino, le premier commis de son père*; mais celui-ci avait la manie de la noblesse, et ils étaient fort embarrassés pour lui déclarer leur maria|Te, Paolino, qui cherchait toutes les occasions de lui faire sa cour, avait arrangé celui d'Elisctte, sa fille aînée, avec le comte Robinson : Geronimo est charmé de s'allier à un homme titré, et de voir sa fille devenir comtesse **. Le comte arrive, on le présente à la f.imille '" : les grâces de Caroline lui fout chan;^cr de dessein '*'*; il déclare à Paolino, l'amant de Caroline, qu'il va la demamler pour épouse au lieu d'Elisctte, cl que, pour faire consentir le vieux mnrcliand à ce troc, assez simple dans un mariage de convenance, il se contentera d'une dot de cinquante mille écus au lieu de cent mille qui ont été promis *'*". Elisette, très-piquée de la froideur du comte, et qui le surprend baisant la main de Caroline, le dénonce à Fidalma, sœur du vieux mar- chand***'", qui, de son côté, pense que sa grande fortune la rend un
* La pièce commence par deux duos pleins de tendresse, qui nous inlé- rcssenl sur-le-champ aux amants, et qui font l'exposition. Cara! Garni est le commencement du premier duo. Les premières paroles du second sont : lo ti lascio perche unlti.
*' 11 chante ce bel air de basse-taille, le Orechie spalancate, où se trouve la réunion singulière du ridicule le plus vrai et d'une onction touchante. On rit de Geronimo, mais on laime, et le sentiment de l'odieux est éloigné de l'âme du spectateur pour tout le reste de la pièce.
'** 11 ch inte, en entrant, l'air Smza far cerimonie.
**** // cor m' a inganato; et eusuile beau quatuor peignant les passions les plus profondes sans mélange de tristesse. C'est un des morceaux qui marquent le mieux la différence des routes suivies par Cimarosa et par Mozart. Qu'on se figure ce dernier traitant le sujet de ce quatuor.
***"' Duo touchant que Paolino commence par cette belle phrase : De^ «ignore!
***"* Air : In voalio suzurar la casa e la cita.
VIE DK IIAYUN. 105
pour produire des accords agréables; mais trouver un beau chant est rœiivre du génie. J'ai souvent pensé que s'il y r.vait une acadéniis de musiciens eu France, il y aurait un
parti très-sortable pour Paolino. Geroninio, qui est sourd, n'entend pas bien la proposition du comte et les plaintes d'Élisette *, et enlre dans un accès de colère qui fait le (Inde du premier acte ".
Au second, dispute entre le comte et Geionimo : c'est le fameux duo Se fiato in corpo avete. Désespoir de Caroline, qu'on veut mettre au couvent; proposition de l'idalma à Paolino*"; jalousie de Caroline, air superbe chanté par elle cl supprimé à Paris : elle pardonne à Paolino, qui lui expose les mesures qu'il a prises pour leur secret départ; c'est l'air à prétention de la pièce: Pria che spunti in ciel V aurora.
Le comie et Eliselte se rencontrent en venant prendre des flam- beaux au salon pour rentrer se coucher dans leurs appartements. Le comte lui déclare qu'il ne peut l'épouser '*". 11 psI prés de minuit, la tremblante Caroline paraît avec son amant; comme ils tiaversent le salon pour prendre la fuite, ils entendent encore quelque bruit dans la maison, et Paolino rentre avec sa fomme dans la chandirede celle- ci. Eliselte, que l;i jalousie tient éveillée, entend parler distinctement dans celte chambre, croit que c'est le comte, appelle son père**"* et sa tante, qui s'étaient déjà retirés chez eux On frappe à la porte de Caroline; elle en sort avec son amant : tout se découvre, et sur les instances du comte, qui chante au père le bel air Ascoltate un nom del mondo, et qui, pour obtenir la t^râcc de Caroline, consent à épouser Élisi lie, celui-ci pirJonne aux amants. Cette pièce est originairement du fumeux acteur Garrick. En anglais,
* Air : Voi creJete che i sposi facian corne II pUhei.
** On ne trouve jamais, dans Mozart, de ces sortes de morceaux, chefs- d'œuvre de verve et de gaieté; mais aussi un air Itl ([ue Dore sonn i lei nwmeiUi, dans la bouche de Carohne, peindrait sa situation d'une manière plus louchante.
*" Air : Ma c n un marilo via meglio si 4tà.
**** Très-joli air de Farinelli : Sigiiorina, io n.nv' amo.
***** Air : // conle sla chiuso coït mia sorelina.
6.
106 ŒUVRES DE STENDHAL.
moyen bien simple de leur faire faire leurs preuves ; ce se- rait de les prier d'envoyer à lacadémie dix lignes de mu- sique, sans plus. Mozart écrirait :
Cimarosa
Yoi che sapete.
Da clie il caso c disperalo.
Matrimonh.
Paisietlo
Quelli là.
La Mohnara.
Mais qu'écriraient M..., cl M..., et M...?
En effet, un beau chant n"a pas besoin d'ornements ni d'accessoires pour donner du plaisir. Voulez-vous voir si un chant est beau, dépouillez-le de ses accompagnements. On peut dire d'une belle mélodie ce qu'Aristenette disait de son amie :
Induitur, formosa est; exuîtur, ipsa forma est. Vêtue, elle est belle ; nue, c'est h beauté elle-même.
Quant à la musique de Gluck, que vous me citez. César dit à un poêle qui lui récitait des vers : a Tu chantes trop pour un homme qui lil, et tu lis trop pour un homme qui chante. »
le caractère de la sœur est atroce, et tout le drame est sombre et triste; la pièce italienne est, au contraire, une jolie petite comédie, trè»- bien coupée par la musique.
VIE DE HAYDN. 107
Quelquefois cependant Gluck a su parler au cœur, ou avec des chants délicats et tendres, comme dans les gémissemenls des nymphes de Thessalie sur la tombe d'Admète, ou par des noies fortes et vibrées, comme dans la scène d'Orphée avec les Furies.
Il en est de la musique dans une pièce comme de l'amour dans un cœur : s'il n'y règne pas en despote, si tout ne lui a pas été sacrifié, ce n'est pas de l'amour.
Cela posé, comment trouver un beau chant? Justement par la méthode que Corneille employa pour trouver le Qu'il vioiivût. Deux cents la Harpe peuvent faire des tragédies rai- sonnables, ce sont les musiciens grands harmonistes qui remplissent l'Allemagne. Leur musique est correcte; elle est savante, elle est bien travaillée ; elle n'a qu'un seul défaut, c'est qu'on y bâille.
Je croirais que, pour faire un Corneille en musique, il faut que le hasard réunisse à une âme passionnée une oreille ircs-sensible. II faut que ces deux genres de sensations soient liés de manière que, dans ses moments les plus tris- tes, lorsqu'il croit sa maîtresse infidèle, le jeune Sacchini soit un peu consolé par quelques notes qu'il entend chanter à demi-voix par un passant. Or, jusqu'ici, de telles âmes ne sont guère nées que dans les environs du Vésuve. Pourquoi ? Je n'en sais rien ; mais voyez la liste des grands musiciens.
La musique des Allemands est trop altérée par la fré- quence des modulations et la richesse des accords. Cette nation veut du savoir en tout, et aurait sans doute une meil- leure musique, ou plutôt une musique plus italienne, si ses jeunes gens, un peu moins fidèles à la science, aimaient un peu plus le plaisir. Promeucz-vous dans Gœllingue, vous re- marquerez de grands jeunes gens blonds un peu pédants, uu
lOS ŒUVRES DE STENDHAL.
peu iiiclancoliques, marchaiii par ressorts dans les rues, scrupuleusement exacts à leurs heures de travail, dominas par rimagina'.ion, mais rarement très-passionnés.
L'ancienne musique des Flamands nétait qu'un tissu d'accords dénué de pensées. Cette nation faisait sa musique comme ses tableaux : beaucoup de travail, beaucoup de pa- tience, et rien de plus.
Les amaienrs de toute l'Europe, à l'exception des Français; trouvent que la mélodie d'une nation voisine est irrégulrère et sautillante, languissante à la fois et barbare, surtout très- sujetle à ennuyer. La mélodie des Anglais est trop uniforme, si toutefois ils eu ont une. Il en est de même des Russes, et, chose étonnante, des Espagnols. Comment se figurer que ce pays favorisé du soleil, que la patrie du Cid et de ces guer- riers troubadours qu'on trouvait encore dans les armées de Charles-Quint, n'ait pas produit des musiciens célèbres? Celle brave nation, si capable de grandes choses, dont les romances respirent tant de sensibilité et de mélancolie, a deux ou trois chants différents, et puis c'est tout. On dirait que les Espagnols n'aiment pas la multiplicité des idées dans leurs affections; une ou deux idées, mais profondes, mais constantes, mais indestructibles.
La musique des Orientaux n'est pas assez distincte , et ressemble plutôt à un gémissement continu qu'à un chaut quelconque.
En Italie, un opéra est composé de chant et d'accompa- gnements ou de musique instrumentale : celle-ci doit être la très-humble servante de l'autre, et servir seulement à en augmenter l'effet ; quelquefois cependant la peinture de quelque grande révolution de la nature, donne à la musique instrumentale une occasion raisonnable de briller. Les in-
vit: UE IIAVDN. 409
sîitimriils, iiyaiil nue écliclle plus cieudue que la voix de
I luimiae ei une grande variété de sons, peuvent figurer des clioscs auxquelles la voix ne saurait atteindre : ils feront, par exemple, la peinture d'une icmpôle, celle d'une forêt troublée la nuit par les liurlemcnts des bètes féroces.
Dans l'opéra, les instruments peuvent donner de temps en temps ces louches énergiques, claires et caractéristiques qui raniment toute la composition ; par exemple, dans le Ma- riage secret, le trait de l'orchestre, dans le quatuor du pre- mier acte, après ces mots :
Cosi un poco il suo orgolio.
Uaydu, accoutumé à se livrer à la fougue de son imagiua- liou, à manier l'orchestre comme Ilercule se servait de sa massue, oblige de suivre les idées du poète, et de modérer son luxe instrumental, se trouve comme un géant enchaîné: c'est de la musique bien faite ; mais plus de chaleur, plus de génie, plus de naturel ; celte originalilé brillante a dis- paru, et, chose étonnante! cet homme qui vante le chant à tout propos, qui revient sans cesse à ce précepte, ne met pas assez de chant dans ses ouvrages. Je crois entendre vos auteurs à la mode nous vanter, en style d'amphigouri, la belle simplicité des écrivains du siècle de Louis XIV.
Haydn avoue en que^iue sorte sa médiocrité en ce genre.
II dit que s'il avait pu passer quelques années en Italie, en- tendre les voix délicieuses et étudier les maîtres de l'école de Naples, il aurait aussi bien fait dans l'opéra que dans la musique instrumentale ; c'est ce dont je doute : imagination et sensibilité sont àccx choses. On peut faire le cinquième livre iicVÉnéiie, décrire des jeux funèbres avec une touche
110 ŒUVRES DE STENDHAL.
brillante et majestueuse, faire comballre Enlelle et Darès, et ne savoir pas faire mourir Didon d'une manière vraisembla- ble et touclianle. On ne voit pas les passions comme un cou- cher du soleil. Vingt fois par mois, à Naples, la nature pré- sente de superbes couchers du soleil aux Claude Lorrain ; mais où Raphaël a-t-il pris l'expression de la Madonna alla seggiola ? Dans son cœur.
VIE DE HAYDN. 111
LETTRE XIV
Salzbourg, le 21 mai 1809.
Vons désirez, mon cher Louis, que j'écrive à Naples pour avoir une notice sur la musique de ce pays, puisque je la cite si souvent, dites-vous, je dois vous la faire connaître. Vous avez ouï dire que la musique devenait plus originale à mesure qu'on avançait dans l'espèce de botte que forme l'Italie : vous aimez la douce Parihénope qui inspira Virgile; vous enviez son sort : fatigués de tempêtes révolutionnaires, Dous voudrions pouvoir dire :
lUo me tempore dulcis alebat
rarthenope, sludiis florealem ignobilis oti.
Enfin, vous prétendez que la musique qu'on y faisait du
112 ŒUVr.ES DE STEND[IAL.
lemps de ce bieuheureux repos, aynnt été destinée à plaire à des Napolitains et ayant si bien rempli son objet, c'est par un homme du pays qu'elle doit être jugée.
Ce que vous désirez, je l'ai fait depuis longtemps. Voici une esquisse de la musique de l'école de Naples, qui m'a été fournie, il y a quelques années, par un grand abbé sec. fou du violoncelle, et habitué du théâtre de Saint-Charles, où il n'a pas manqué une représentation depuis quarante ans, je crois.
Je ne suis que traducteur, et ne change rien à ses juge- ments, qui ne sont pas les miens tout à fait. Vous remarque- rez qu'il ne parle pas de Cimarosa; c'est qu'en 1805 il ne fallail pas nommer Cimarosa ù Naples.
Naples, 10 octobre 1S03. Amîco slmutissimo ,
« Naples a eu quatre écoles de musique vocale et instru- mentale; mais il n'en existe plus aujourd'hui que trois, où se trouvent environ deux cent trente élèves. Ceux de chaque école ont un uniforme différent : les élèves de Sainte-Marie de Lorette sont en blanc ; ceux de la Pietà en bleu turquin ou bleu de ciel; de là vient qu'on les appelle Tiirchini; ceux de Saint-Onuphre sont couleur de puce et blanc. C'est de ces écoles que sont sortis les plus grands musiciens du monde; chose naturelle, notre pays est celui où l'on aime le mieux la musique. Les grands compositeurs que Naples a produits vécurent vers le commencement du dix-huitième siècle.
« Il est naturel de distinguer les chefs d'école qui ont prO'
Vlli DE HAYDN. 113
duit des révolutions dans toute la musique de ceux qui n'ont culiivé qu'un seul genre de coniposilion.
« Parmi les premiers, nous metlrons, avant tous les au- tres, Alexandre Scarlalli. qui doit être considéré comme le fondateur de l'art musical moderne, puisqu'on lui doit la science du contre-point. Il était de Messine, et mourut vers 1 /25.
<c Porpora mourut pauvre, à quatre-vingt-dix ans, vers 1770. Il a donne au théâtre un grand nombre d'ouvra-es qui sont regardés comme des modèles. Ses cantates leur sont encore supérieures.
« Léo fut son disciple, et surpassa son maître. Il mourut a quarante-deux ans, en 1745. Sa manière est inimitable: 1 air : '
Misero pargolelto *, de Démophon, est un chef-dœuvre d'expression.
« Celte silanlion e.tunedes plus touctiantes du théâtre de Métastase et I^eo l'a rendue divinement. Tirante, jeune prince qui se cro.- s' u .arouche Démophon, roi d'Épi.e, est marié secrètemen d n
de X .us a D,rc.e ; d en a un (ils. Démophon découvre ce mariage rouve dans les lo.s de son royaume le moyen de les faire péri; m
deux ; on les condu.t à la mort ; mais son âme cruelle est louch e p
les pneresdu peuple: il leur pardonne. Au moment où Tim" e7o
dans les bras de Dircée, un ami ndèle lui donne la preuve "iden te
que D.rcée est f.lle de Démophon.
Plein d'horreur pour le crime involontaire dont il s'est readu cou pable en épousant sa sœur, au désespoir d'è.re obligé dr^foncera"
D. cee, d vo.t en lui un nouvel Œdipe, il demeure im^mobde pU .
dans une sombre horreur. P'on^r,,
Dircée, qui ne peut comprendre cette étrange froideur le supolie de parler, au nom de leur amour; son horreur Redouble : die lui p ri
7
114 ŒUVRES DE STENDHAL.
« Franccsco Durante naquit à Grumo, village des environs de Naples. La gloire de rendre facile le contre-point lui claiî réservée. Je regarde comme son plus bel ouvrage les canta- les de Searlalli arrangées en duo.
« Nous metlroiis au premier rang des musiciens du se- cond genre, Vinci, le père de ceux qui ont écrit pour le ihéàlre. Son mérite est de réunir l'expression la plus vive à une profonde connaissance du contre-point. Son cbef-d'œu-
sente son iils, en le suppliant .lu moins .le jeter un re-nr.l sur cet cn- r,,nt qui le caresse : le malheureux Timante ne peut plu^ LunLcmr sa douleur; il embrasse son fils, et l'air commence :
Miscro paigolello, 11 lue destin non sai : Ah! moQ yli dite mai Quai era il genilor.
Comcin un punto, oh Diol Tulto canibiôd'aspello! Voi fosle il mio dilctto, Voi siele il mio lerror.
c'esl-à-dire :
Trop malheureux enfant. Tu ignores ton destin : Ali! ne lui dites jamais Quel fut son triste père.
Grand Dieu ' combien en un instant Tout a clianj;(5 d'aspect pour moi! Vous lûtes un jour le bonheur de ma vie, El vous en êtes le tourment.
A clnquc n'p6lilicn rie ces paroles que Timanle adressa tantôt à son tils, tantôt à Dirccc. Lôo a su peindre une nouvelle Jiuance de son profoud désespoir.
VIE DE HAYDN. 115
vrc e&tVArtaxerce de Mélaslase. 11 mourut en 1732, à la fleur de l'âge, et, à ce qu'on dit, empoisonné par uo parent d'une dame romaine qu'il avait aimée.
« Jcau-Baplisle Jesi était né à Pergola, dans la Marche, ce qui le fit appeler Pergolèse. 11 fut élevé dans une des écoles de Naples, où Durante fut son maître, et il mourut à vingt- cinq ans, en 1735. Celui-ci fut un vrai génie. Ses ouvrages immortels sont le Stabat Mater, l'air Se cerca se dice de VO- lywpiade, et la Servante maîtresse, dans le genre bouffe. Le P. Martini a dit que Pergolèse était tellement supérieur dans ce genre, et y était tellement porté par la nature, qu'il y a des motifs bouffes jusque dans le Stabat Mater. En gé- néral, sa manière est mélancolique et expressive.
« liasse, appelé il Sassone, fut élève d'Alexandre Scar- latti, et le plus naturel des compositeurs de son temps.
« Jomelli naquit à Averse, et mourut en 1775. Il a mon- tré un génie étendu. Le Miserere et le Benedictus sont ses plus beaux ouvrages dans la manière noble et simple, YArmide et VIpJiigénie, ce qu'il a fait de mieux pour le théâtre. Il a trop aimé les instruments.
« David Perez, né à Naples, et qui est mort vers 1790, a composé un Credo qui, à certaines solennités, se chante encore dans l'église des pères de l'Oratoire, où l'on va l'en- tendre comme original. C'est un des compositeurs qui ont soutenu le plus tard la rigueur d'un contre-point. Il a tra- vaillé avec succès pour le théâtre et pour l'église.
« Traeita, le maître et le compagnon de Sacchini dans le Conservatoire de Sainte-Marie de Lorelte, a couru la même carrière que lui. II eut plus d'art que Sacchini, qui passe pour avoir eu plus de génie. Le caractère de Sacchini est une facilité pleine de gaieté. On distingue parmi ses compo-
UG ŒUVRES DE STENDHAL.
sillons série le récilatif Bérénice che fai? avec l'air qui le siiil.
« Bach, né en Allemagne, fut élevé à Naples. On Taime à cause de la leudrcsse qui anime ses compositions. La musi- que qu'il fit sur le duo
Se mai più sar6 geloso
paraît avec avantage dans le recueil des airs que les plus excellents maîtres ont composés sur ces paroles. On pour- rait dire que Bach a particulièrement réussi à exprimer Ti- ronie.
a Tous ces musiciens moururent vers 1780.
« Piccini a été le rival de Jomelli dans la manière noble. Ou ne peut rien préférer à son duo
Fra (flréste ombre mesle, o cara t
Peut-être doit-on le regarder comme le fondateur du théâtre biiffa actuel.
« Paisiello, Guglielmi et Anfossi sont ceux de ses disci- ples qui ont un nom. Mais, malgré leurs ouvrages, la déca- dence de la musique à Naples est sensible et rapide '. Adieu. •
• Epoques de quelques compositeurs :
Durante, né en 1693, mort en 1755.
Léo, 1094, 1745.
Vinci, 1705, 1752.
Hasse, 1705, 1783.
Haendel, 1684, 1759.
Galuppi, 1703, 1785.
VIE DE HAYDN. 117
Jomelli, né en 1714, mort ci\ 1774.
|
l'orponi, |
1085, |
17G7. |
|
Bonda, |
1714, |
... |
|
Pitcini, |
1728, |
1800. |
|
Sncchini, |
1735, |
1786. |
|
P.iisiullo, |
1741, |
— |
|
uiigliolmi, |
1727, |
1804. |
|
Anl'os.";!, |
17ÔG, |
1775. |
|
Sarli, |
1730, |
1802. |
|
Zingarelli, |
1752, |
— |
|
Trae<ta, |
17.Ô8, |
1779 ' |
|
Ch. [Jacli, |
1735, |
1782. |
Mayer, né vers 17G0, Mosca, né vers 1775.
* Tracita, artiste profond et mélancolique, excelle dans les effets pittores- |iics et somI)res de l'harmonie. Dans sa Sophonishe, celle reine se jetle entre jon époux et son amant, qui veulent coniliallre : « Cruels, leur dit-elle, que l'ailes-vous? Si vous voulez du sang, frappez, voilà mon sein. » El, comme ils s'obstnieiit à sorur, elle s'écrie: « Oîi allez-vous? Ah! non!> 5urcet-lA.' l'air est interrompu : le compositeur, voyant qu'il fallait ic^ sortir de la règle générale, et ne sachant comment exprimer le degré de voix que l'actrice devait donner, a mis au-Jessus delà uuie sol, entre deux paren- hèses, [lin ur.o fruncue).
118 ŒUVRES DE STENDHAL.
LETTRE XV
Salzbourg, 25 mai 1809. Mon cher ami»
A mon dernier voyage en Italie, j'ai encore visité la petite maison d'Arqua, et la vieille cliaise où Pétrarque élait assis eu écrivant ses iriomplies. Je ne passe jamais à Venise sans me faire ouvrir le magasin qu'on a établi dans l'église où notre divin Cimarosa a été inhumé eu 1801.
Vous prendrez donc peut-être quelque intérêt aux détails, peu intéressants en eux-mêmes, que j'ai rassemblés sur la ' .e de notre compositeur.
En marquant l'arrangement d'une des journées de Haydn, depuis son entrée au service du prince Esterhazy, nous avons décrit sa vie pendant trente année?. Il travaillait con-
VIE DE HAYDN. 119
stamment, niriis il travaillait avec peine, ce qui cerlaincraenl n'était pas chez lui défaut d"idécs ; mais la délicatesse de son goût étiiit très-difficile à contenter. Une symphonie lui coû- tait un mois de travail, une messe plus du douhle. Ses brouillons sont pleins de passages différents. Pour une seule symphonie, on trouve notées des idées qui suffiraient à lroi^ ou quatre. C'est ainsi que j'ai vu à Ferrare la feuille de pa pier sur laquelle lArioste a écrit, de seize manières diffé- rentes, la belle octave de la Tempête; et ce n'est qu'à la fm de la feuille qu'on trouve la version qu'il a préférée.
Stendon le nubi un fenebroso vélo, etc.
Comme Haydn le disait lui-même, son plus grand bonhenr fut toujours le travail.
C'est ainsi que l'on peut concevoir l'énorme quantité d'ou- vrages qu'il a mis au jour. La société, qui vole les trois quarts de leur temps aux artistes vivant à Paris, ne lui pre- nait que les moments dans lesquels il est impossible de tra- vailler.
Gluck, pour échauffer son imagination et se transporter en Aulide ou à Sparte, avait besoin de se trouver au milieu June belle prairie : là, son piano devant lui, et deux bou- leilles de Champagne à ses côtés, il écrivait en plein air ses deux Iphigénies, son Orphée et ses autres ouvrages.
Sarti, au contraire, voulait une chambre vaste, obscure, éclairée à peine par une lampe funèbre suspendue au pla- fond; et c'était seulement dans les moments les plus silen- cieux de la nuit qu'il trouvait les pensées musicales. C'est ainsi qu'il écrivit le Medonte, le rondo
Uia speranza.
120 ŒUVRES DE STENDHAL
Cl le plus bel air qu'on connaisse, je veux dire
La dolce compagna.
Cimarosa aimait le bruit; il voulait avoir ses anus autour de lui en composant. C'est en faisant des folies avec eux que lui vinrent les Horaces et le Mariage secret, c'est-à-dire l'o- péra séria le plus beau, le plus riche, le plus original, et le premier opéra buffadu théâtre italien. Souvent en une seule nuit il écrivait les motifs de huit ou dix de ces airs char- mants, qu'il achevait ensuite au milieu de ses amis. Ce fut après avoir été quinze jours à ne rien faire et à se promener dans les environs de Prague, que l'air Priache spiinti in ciel l'aiirora lui vint lout à coup, au moment où il y songeait le moins.
Sacchini ne trouvait pas un chant s'il n'avait sa maîtresse à ses côlés, et si ses jeunes chais, dont il admirait toute la grâce, ne jouaient autour de lui.
Paisiello compose dans son lit. C'est entre deux draps qu'il a trouvé le Barbier de Séville, la Molinara et tant de chefs-d'œuvre de grâce et de facilité.
La lecture d'un passage de quelque saint père ou de quel- que classique latin est nécessaire à Zingarelli pour improvi- ser ensuite en moins de quatre heures un acte entier de Pirro ou de Roméo el Juliette. Je me souviens d'un frère d'Anfossi, qui promettait beaucoup et qui mourut jeune. Il ne pouvait écrire une note s'il n'était au milieu de poulets rôtis et de saucisses fumantes.
Pour Haydn, solitaire et sobre comme Newton, ayant au doigt la bague que le grand Frédéric lui avait envoyée, et qui, disait-il, était nécessaire à son imagination, il s'asseyait
VIE DE HAYDN. 121
à son piaiio, el apics quelques instants son imaginalico planait au milieu des anges. Rien ne le troublait à Eisen- stadt ; il vivait tout entier à son art, el loin des pensées terrestres.
Cette existence monotone et douce, remplie par un travail agréable, ne cessa quà la mort du prince Nicolas, son pa- tron, en 178y.
Un effet singulier de cette vie retirée, c'est que notre com- positeur, ne sortant jamais de la petite ville, apanage de soa prince, fui le seul homme, s'occupant de musique en Eu- rope, qui ignorât pendant longtemps la célébrité de Joseph Haydn. Le premier hommage qu'on lui rendit fut original. Comme si c'était un sort que tous les ridicules, en fait de musique, naquissent à Paris, Haydn reçut d'un amateur cé- lèbre de ce pays-là la commission de composer un morceau de musique vocale. En même lemps, pour lui servir de mo- dèle, on Joignait à la lettre des morceaux choisis de Lulli et de Rameau, On juge de l'effet que cette paperasse dut faire, m 1780, sur Haydn, nourri des chefs-d'œuvre de l'école d'Italie, qui depuis cinquante ans élail au comble de sa gloire. 11 renvoya les morceaux précieux, en répondant avec me simplicité malicieuse, « qu'U était Haydn, et non pas Lulli et Rameau ; que si l'on voulait de la musique de ce grands compositeurs, on en demandât à eux ou à leurs élè- ves; que, quant à lui, il ne pouvait malheureusement faire que de la musique de Haydn. »
On parlait de lui depuis bien des années, quand, presque en même lemps, il fut invité par les directeurs les plus re- nonnnés des théâtres de Naples, de Lisbonne, Venise, Lon- dres, Milan, etc., à composer des opéras pour eux. Mais l'a- mour du repos, un attachement bien naturel pour son prince,
7.
1-22 ŒUVRES DE STENDHAL.
et pour sa manière de vivre méihodique, le relinrent en Ilon- grie et remportèrent sur son désir constant de passer les monts. Il ne serait peut-être jamais sorti dEisenstadt, si ma- demoiselle Boselli n'était venue à mourir. Haydn, après celte perle, commenta à sentir du vide dans ses journées. Il ve- nait de refuser linvitation des directeurs du concert spiri- tuel de Paris. Après la mort de son amie, il accepta les pro- positions dun violon de Londres, nommé Salomon, qui dirigeait dans cette ville une entreprise de concerts Salo- mon pensa qu'un homme de génie, déniché tout exprès pour les amateurs de Londres, mettrait sou concert à la mode. Il donnait vingt concerts par an, et promit à Haydn cent se- quins par concert (douze cents francs). Haydn ayant accepté ces conditions, partit pour Londres en 1790, à l'âge de cin- quante-neuf ans, 11 y passa plus d'un an. La musique nou- velle qu'il composa pour ces concerts fut très-goùtée. La bonhomie dans les manières, réunie à la présence certaine du génie, devait réussir chez une nation généreuse et réflé- chie. Souvent un Anglais s'approchait de lui dans la rue, le toisait en silence de la tête aux pieds, et s'éloignait en di- sant : « Voilà donc un grand homme ! »
Haydn racontait avec plaisir beaucoup d'anecdotes de son séjour à Londres, lorsqu'il contait encore. Un lord, passionné pour la musique, à ce qu'il disait, vint le trouver un matin, et lui demanda des leçons de contre-point, à une guinée la leçon. Haydn, voyant que le milord avait quelques connais- sances en musique, accepte. « Quand commençons-nous? — Actuellement, si vous voulez, dit le lord ; » et il tire de sa poche un quatuor de Haydn. « Pour première leçon, re- prend-il, examinons ce quatuor, et dites-moi le pourquoi de certaines modulations, et de la conduite générale de la com-
VIE DE HAYDN. 123
position, que je ne puis approuver lotalement, parce qu elles sont contraires aux principes. »
llayiln, un peu surpris, dit qu'il est prêt à répondre. Le lord commence, et des les premières mesures il trouve à re- dire à chaque note. Ilaydn, qui inventait habilut'lloment, el qui était le contraire d'un péJan!;, se trouvait fort embar- rasse, et répondait toujours : a J'ai fait ceci, parce que ça fait un bon effet ; j'ai placé ce passage ainsi, parce qu'il faif bien. » L'Anglais, qui jugeait que ces réponses ne prouvaient rien, recommençait ses preuves, et lui démontrait par bon- nes raisons que son quatuor ne valait rien. « Mais, milord, arrangez ce quatuor à votre fiintaisie ; faites-le jouer, et vous verrez laquelle des deux manières est la meilleure. — Mais pourquoi la vôtre, qui est contraire aux règles, peut- elle être la meilleure ? — Parce qu'elle est la plus agréable. » Le lord répliquait ; Haydn répondait du mieux qu'il pouvait ; mais enfin, impatienté : « Je vois, milord, que c'est vous qui avez la bonté de me donner des leçons, et je suis forcé de vous avouer que je ne mérite pas l'honneur d'avoir un tel maître. » Le partisan des règles sortit, et est encore étonné qu'en suivant les règles à la lettre on ne fasse pas in- failliblement un Matrimonio segreto.
Un marin entra un matin chez Ilaydn : « Vous êtes M. Haydn? — Oui, monsieur. — Vous convient-H de me faire une marche pour égayer les troupes que j'ai à mor bord? Je vous payerai trente guinces; mais il me faut 1; marche aujourd'hui, parce que je pars demain pour Cal- cutta. » Haydn accepte. Le capitaine de vaisseau sorti, il ouvre son piano, el en un quart d'heure fait la marche.
Ayant des scrupules d'avoir gagné si vite une somme qui lui semblait irès-forle, il rentre de bonne heure le soir, et
124 ŒIJVUES DE STENDHAL.
fait deux autres marches, dans le dessein de laisser le choix au capitaine, et ensuite de les lui offrir toutes les trois pour répondre à sa générosité. Au point du jour arrive le capi- taine? « Eh bien, ma marche? — La voici. — Voulez- vous la jouer sur le piano ? » Haydn la joue. Le capitaine, sans ajouter une parole, compte les trente guinées sur le piano, prend la marche, el s'en va. Haydn court après lui, et l'arrête : « J'en ai fait deux autres, lui dit-il, qui sont meilleures ; en- lendez-les, et choisissez. — La première me plaît, cela suf- fit. — Mais écoutez. » Le capitaine se jette dans l'escalier et ne veut rien entendre. Ilaydn le poursuit en lui criant : a Je vous en fais cadeau. » Le capitaine, descendant encore plus vite, repond : a Je n'en veux point, — Mais enlendez- les, au moins. ~ Le diable ne me les ferait pas entendre. »
Haydn, piqué, sort à l'instant, court à la Bourse, s'informe du vaisseau qui va partir pour les Indes, du nom de celui qui le commande, ï\ fait un rouleau des deux marches, y ajoute un billet poli, et envoie le tout à son capitaine, à bord. Cet homme obstiné, se doutant que c'était le musicien qui le poursuivait, ne veut pas même ouvrir le billet, et renvoie le tout. Haydn mit les marches en mille morceaux, el toute sa vie s'est rappelé la figure dt son capitaine de vaisseau.
Il prenait beaucoup de plaisir à nous conter sa dispute avec un marchand de musique de Londres. Un matin, Haydn, s'amusant à courir les boutiques, selon l'usage anglais, en- tre chez un marchand de musique en lui demandant s'il avait de la musique belle et choisie : « Précisément, répond le marchand, je viens d'imprimer de la musique sublime d'Haydn.— Ah ! pour celle-là, reprend Haydn, je n'en ai que faire. ~ Comment, monsieur, vous n'avez que faire de la musique d'Haydn! et qu'y trouvez-vous à reprendre, s'il
VIE Dli HAYDN. 125
VOUS plaîl? — Oh! beaucoup de choses; mais il esi inutile d'en parler, puisqu'elle ne me convient pas : montrez-men d'autre. » Le marchand, qui était un haydnisle passionné : « Non, monsieur, répond-il, j'ai de la masique, il est vrai, mais elle n'est pas pour vous; » et il lui tourne le dos. Comme Uaydn sortait en riant, entre un amateur de sa con- naissance, qui le salue en le nommant. Le marchand, qui se retourne à ce nom, encore plein d'humeur, dit à l'homme qui entrait : « Eh bien, oui, M. Uaydn ! voilà quelqu'un qui n'aime pas la musique de ce grand homme. » L'Anglais rit; tout s'explique, et le marchand connaît cet homme qui trou- vait à redire à la musique d'Haydn.
Notre compositeur, à Londres, avait deux grands plaisirs : le premier, d'entendre la musique de Uœndel ; le second, d'aller au concert antique. C'est une société établie dans le but de ne pas laisser perdre la musique que les gens à la mode appellent ancienne ; elle fait exécuter des concerts où l'on entend les chefs-d'œuvre des Pergolèse, des Léo, des Durante, des Marcello, des Scarlalli ; en un mol, de cette volée d'honmies rares qui parurent presque tous à la fois vers l'an 1730.
Haydn me disait avec clonnement que beaucoup de ces compositions qui l'avaient transporté au ciel quand il les étudiait dans sa jeunesse lui avaient paru beaucoup moins belles quarante ans plus lard : « Cela me fit presque le triste effet de revoir une ancienne maîtresse, » disail-il. Était-ce tout simplement l'effet ordinaire de l'âge avancé, ou ces morceaux superbes ne faisaient-ils plus autant de plaisir à notre compositeur, comme ayant perdu le charme de la nou- veauté?
Uaydn fil un second voyage de Londres eu 1794. Gallini,
126 ŒUVRES DE STENDHAL.
entrepreneur du tliéâtre d'IIaymarket, l'avait engagé pour composer un opéra qu'il voulait donner avec la pompe la plus riche : le sujet était Orpliée pénétrant aux enfers, llaydo commença à travailler ; mais Gallini trouva des difficultés à obtenir la permission d'ouvrir son ihéâlre. Le compositeur qui regrettait son cliez-lui, n'eut pas la patience dattendrt que la permission fût obtenue : il quitta Londres avec onze morceaux de son Orphée, qui sont, à ce qu'on m'assure, ce qu'il a fait de mieux en musique de théâtre, et il revint en Autriche, pour ne plus en sortir.
Il voyait beaucoup à Londres la célèbre Bilinglon, dont il était enthousiaste. Il la trouva un jour avec Reynolds, le seul peintre anglais qui ait su dessiner la figure : il venait de faire le portrait de madame Bilington en sainte Cécile écou- lant la musique céleste , comme c'est l'usage. Madame Bi- linglon montra le portrait à Haydn : « Il est ressemblant, dit-il, mais il y a une étrange erreur. — Laquelle? reprend vivement Reynolds. — Vous l'avez peinte écoutant les anges; il aurait fallu peindre les anges écoutant sa voix divine. » La Bilington sauta au cou du grand homme. C'est pour elle qu'il fil son Ariane abandonnée, qui soutient le parallèle avec celle de Benda.
Un prince anglais chargea Reynolds de faire le portrait d'Haydn. Celui-ci, flatté de cet honneur, se rend chez le peintre et pose ; mais l'ennui le gagne : Reynolds, soigneuï de sa réputation, ne veut pas peindre, avec une physionomie d'idiot, un homme connu pour avoir du génie ; il remet la séance à un autre jour. Au second rendez-vous, même en- nui, même manque de physionomie ; Reynolds va au prince et lui raconte son accident. Le prince trouve un stratagème: il envoie chez le peintre une Allemande très-jolie, attachée
VIE DE HAYDN. 127
au service de sa mère. Haydn vient poser pour la troisième fois; et, au moment où la conversation languit, une toile tombe, et la belle Allemande, élégamment drapée avec une étoffe blanche, et la têle couronnée de roses, dit à llaydn, dans sa langue maternelle : « 0 grand homme ! que je suij' heureuse de le voir et d'être avec toi ! » llaydn, ravi, accable de questions l'aimable enchanteresse : sa physionomie s'a- nime, et Reynolds la saisit rapidement.
Le roi Georges 111, qui n'aima jamais d'autre musique que celle de Ihiendel, ne fut pas insensible à celle d'Haydn : la reine et le monarque firent un accueil distingué au virtuose allemand ; enfin, l'université dOxfoi d lui envoya le diplôme de docteur, dignité qui, depuis l'an 1400, n'avait été conférée qu'à quatre personnes, et qu'Usendel lui-même n'avait pas ob- tenue.
Haydn, devant, d'après l'usage, envoyer à l'université un morceau de musique savante, lui adressa une feuille de mu- sique tellement composée, qu'en la lisant à commencer par le haut ou par le bas de la page, par le milieu ou à rebours, enfin de toutes les manières possibles, elle présente toujours un chant et un accompagnement corrects.
Il quitta Londres, enchanté de la musique d'Hacndel , et avec quelques centaines de guinées qui lui semblaient un trésor. En revenant par l'Allemagne, il donna plusieurs con- certs, et pour la première fois sa très-petite fortune reçuf une augmentation. Les appointements qu'il avait de la maison Eslcrhazy étaient peu considérables ; mais la bonté avec laquelle le traitaient les membres de celle auguste fa- mUle valait mieux pour Thomme qui travaille avec son cœur que tous les salaires possibles. Il avait toujours son couvert mis à la table du prince ; et, lorsque Son Altesse
128 ŒUVRES DE STENDHAL.
donna un uniforme aux membres de son orchestre, Haydn reçut riiabit que les personnes qui viennent faire leur cour au prince, à Eisenstadt, ont coutume de porter. C'est par une longue suite de traitements de celle espèce que les grands seigneurs autrichiens s'attachent tout ce qui les entoure ; c'est par cette modération qu'ils font supporter et même ché- rir des privilèges et des manières qui les égalent presque aux têtes couronnées. La hauteur allemande n'est ridicule que daus les relations imprimées des cérémonies publiques ; ob- servée dans la nature, l'air de bonté fait tout passer. Haydn rapportait quinze mille florins de Londres; quelques années après, la vente des partitions de la Création et des Quatre Saisons lui valut une somme de deux mille sequins (vingt- quatre raille francs), avec laquelle il acheta le jardin et la petite maison où il loge, au faubourg de Gumpendorfi', sur la route de Schœnnbrunn : telle est sa fortune.
J'étais avec lui à cette nouvelle maison lorsqu'il reçut la lettre flatteuse que l'Institut de France lui écrivait pour lui annoncer qu'il avait clé nommé associé étranger. Haydn, en la lisant, fondit en larmes tout d'un coup, et jamais il ne montra sans attendrissement cette lettre réelleinent pleine de celte grâce noble que nous saisissons beaucoup plus faci- lement que les autres ualiuuâ.
VIE DE HAYDN. 420
LETTRE XVI
Salzbourp;, 28 mai 1S09.
Venez, mon ami, cet Haydn qui fut sublime dans la musi- que instrumeulale, qui ne fut qu'estimable dans l'opéra, vous invite à le suivre dans le sanctuaire où
La gloiia di colui nlie tullo muove
lui inspira des cantiques dignes quelquefois de leur objet.
Rien de plus justement admiré, et eu même temps de plus vivement censuré que ses messes; mais, pour pouvoir senti" ses beautés, ses fautes, et les raisons qui Ty entraînèrent, le moyen le plus expédilif est de voir ce qu'était la musiquj d'église vers l'an 1760.
Tout le monde sait que les Hébreux et les Gentils mêlèrent
13IJ ŒUVRES DE STENDHAL,
la musique à leur cuUe : c'est à celte association que nous devons ces mélodies pleines de beauté et de grandiose, quoi- que privées de mesure, que nous ont conservées les clianls grégorien et ambrosien. Les savants établissent, par de bonnes raisons, que ces cbants dont nous avons les vestiges jonl les mêmes qui servaient en Grèce au cuiie de Jupilei et d'Apollon.
Après Guy d'Arezzo, qui passe pour avoir trouvé, en 1032, les premières idées du contre-point, on Tinlroduisit bientôt dans la musique d'église; mais jusqu'à l'époque de Pales- Irina, c'est-à-dire vers l'an 1570, cette musique ne fut qu'un lissu de sons harmonieux presque entièrement privés de mé- lodie perceptible. Dans le quinzième siècle et la première moitié du suivant, les maîtres, pour donner de l'agrément à leurs messes, les faisaient sur l'air de quelque chanson popu- laire; c'est ainsi que plus de cent messes furent composées sur l'air connu de la chanson de VHomme armé.
La bizarrerie studieuse du moyen âge poussa d'autres maîtres à composer leur musique sacrée à coups de dés : chaque nombre amené ainsi avait des passages de musique qui lui correspondaient. Enfin parut Palestrina' : ce génie inmiortel, auquel nous devons la mélodie moderne, se débar- rassa des entraves de la barbarie : il introduisit dans ses compositions un chant grave à la vérité, mais continu et sensible; et l'on exécute encore de sa musique à Saint-Pierre le Rome.
Vers le milieu du seizième siècle, les compositeurs avaient pris un tel goût aux fugues et aux canons, et rassemblaient ces ligures d'une manière si bizarre dans leur musique d'é-
' Né en 1529, neuf ans aorès la mort dû Raphaël, mort en 1594.
VIE DE HAYDN. loi
glise, que la plupart du temps cette musique pieuse était ex- îrêmenl bouffonue. Cet abus excitait, depuis longtemps, les plaintes des dévots; plusieurs fois on avait proposé c'e chas- ser la musique des églises. Euûn le pape Marcel II, qui ré- gnait en 1555, élait au moment de porter le décret de sup- pression, lorsque Palestrina demanda au pape la permissioL Je lui faire cnlendre une messe de sa composition : le pape y ayant consenti, le jeune musicien fit exécutiT devant lui une messe à six voix, qui parut si belle et si pleine de no- blesse, que le poniife, loin d'exécuter son projet, chargea Paleslrina de composer des ouvrages du même genre pour sa chapelle. La messe dont il s'agit existe encore; elle est con- nue sous le nom de messe du pape .Marcel.
11 faut distinguer les musiciens grands par leur génie de ceux qui sont grands par leurs ouvrages. Paleslrina et Scar- lalli firent faire des progrès étonnants à l'art: ils ont eu peut- être autant de génie que Cimarosa, dont les ouvrages don- nent iumiensémeut plus de plaisir que les leurs. Que n'eût pas fait Mantègne, dont les ouvrages font rire les trois quarts des per?onnes qui les voient au Musée, si, au lieu de contri- buer à l'éducation du Corrége, il fût né à Parme dix ans après ce grand homme? Que n'eût pas fait surtout le grand Léo- nard de Vinci, celui de tous les hommes que la nature a peut-être jamais le plus favorisé, lui dont l'àme élait créée pour aimer la beauté, s'il lui eût été accordé de voir les ta- bleaux du Guide?
Un ouvrier en peinture ou en musique surpasse facilement aujourd hui Giotto ou Paleslrina; mais où ne fussent pas allés ces véritables artistes s ils eussent eu les mêmes secours que l'ouvrier notre contemporain? Le Coriolan de M. de la Ilarpe, publié du temps de Malherbe, eût assuré à son auteur une rc-
J32 ŒUVRES DE STENDHAL
puialion presque égale à celle de Racine. Un homme né avec quelque lalent est ualurellement porté par son siècle au point de perfection où ce siècle est arrivé: réducation qu'il a reçue, le degré d'instruction des spectateurs qui lui applaudissent, tout le conduit jusque-là; mais, s'il va plus loin, il devient supérieur à son siècle, il a du génie; alors il travaille pour la postérité, mais aussi ses ouvrages sont sujets à être moins goûtés de ses contemporains.
On voit que vers la fin du seizième siècle la musique d'église se rapprochait de la musique dramatique. Bientôt on donna aux chants sacrés l'accompagnement des instruments.
Enfin, vers 1740, pas plutôt, Durante eut l'idée de marquer le sens des paroles^ et chercha des mélodies agréables qui rendissent plus frappants les sentiments quelles exprimaient. La révolution produite par cette idée si naturelle fut générale au delà des Alpes; mais les musiciens allemands, fidèles aux anciennes pratiques, conservèrent toujours dans le chant sacré quelque chose de la rudesse et de l'ennui du moyen âge. En Italie, au contraire, le sentiment faisant oublier les bienséances, la musique dramatique et la musique d'église ne firent bientôt plus qu'une : un Gloria in excelsis n'était qu'un air plein de gaieté, sur lequel un amant aurait fort bien pu exprimer son bonheur ; un Miserere, une plainte remplie de tendre langueur.
Les airs, les duos, les récitatifs, et jusqu'aux rondos folâtres s'introduisirent dans les prières. Benoît XIV crut détruire le scandale en proscrivant les instruments à vent : il ne con- serva que l'orgue; mais l'inconvenance n'était pas dans les
• Durante, né à Nap'es en I6'J3. élève de Scarlatli, morl en 1755, la même année que Montesijuieu.
VIE DE HAYDN. 133
instruments, elle se trouvait dans le genre même de la mu sique.
Ilaydn, qui connut de bonne heure la sécheresse de l'an- cienne musique sacrée, le luxe profane que les Italiens por- tent de nos jours dans le sanctuaire, et le genre monotone et sans expression de la musique allemande, vit qu'en faisan- ce qu'il sentait être convenable, il se créerait une manière entièrement nouvelle : il prit donc peu ou rien de la musique de théâtre; il conserva, parla solidité de l'harmonie, une partie de l'air grandiose et sombre de l'ancienne école; il soutint, par tout le luxe de son orchestre, des chants solen nels, tendres, pleins de dignité et cependant brillants : des grâces et des fleurs vinrent adoucir de temps en temps cette grande manière de chanter les louanges de Dieu, et de le remercier de ses bienfaits.
Il n'avait eu de précurseur dans ce genre que Sammartini, ce compositeur de Milan dont je vous ai déjà parlé.
Si, dans une de ces immenses cathédrales gothiques qu'on rencontre souvent en Allemagne, par un jour sombre péné- trant à peine au travers de vitraux colorés, vous venez à entendre une des messes d'Haydn, vous vous sentez d'abord troublé, et ensuite enlevé par ce mélange de gravité, d'a- grément, d'air antique, d'imagination et de piété qui les ca- ractérise.
En 1799 j'étais à Vienne, malade de la fièvre; j'entends sonner une grand'messe dans une église voisine de ma petite chambre : l'ennui l'emporte sur la prudence ; je me lève, et vais écouter un peu de musique consolatrice. Je m'informe en entrant ; c'était le jour de Sainte-Anne, et on allait exécuter une messe d'Haydn, en béfa, que ]e n'avais jamais entendue. Elle commençait à peine que je me sentis tout ému, je me
13-i ŒUVRES DE STENDHAL.
trouvai en nage, mon mal à la icle se dissipa : je sortis de l'ci^lisc au bout de deux heures, avee une hilarité que je ne connaissais plus depuis longtemps, et la fièvre ne revint pas. Il me semble que beaucoup de maladies de nos femmoE nerveuses pourraient être guéries par mon remède, mais non par cette musique sans effet qu'elles vont chercher dans uc concert après avoir mis un charmant chapeau. Les femmes toute leur vie, et nous-mêmes tant que nous sommes jeunes, nous ne donnons une pleine attention à la musique qu'autant que nous l'entendons dans l'obscurité. Dégagés du soin de pa- raître aimables, n'ayant plus de rôle à jouer, nous pouvons nous laisser aller à la musique : or des dispositions préci- sément contraires sont celles qu'en France nous portons au concert; c'est même une des circonstances où je me croyais obligé d'être le plus brillant. Mais qu'en vous promenant le matin à Monceaux, assis seul dans un bosquet de verdure, assuré que personne ne vous voit, et tenant un livre, vous soyiez tout à coup détourné par quelques accords d'instru- ments et des voix parlant d'une maison voisine, vous distin- guiez un bel air, deux ou trois fois vous voudrez reprendre votre lecture, mais en vain : votre coeur sera enfui tout à fait entraîné, vous tomberez dans la rêverie; et deux heures après, en remontant eu voilure, vous vous sentirez soulagé de la peine secrète qui vous rendait malheureux souveni sans que vous vous fussiez bien rendu compte à vous-mêuie de la nature de cette peine secrète; vous serez attendri, vous serez prêt à pleurer sur votre sort; vous serez regretlanl et ce sont les regrets qui manquent aux malheureux : ils nr croient plus le bonheur possible. L'homme qui regrette sen! l'existence du bonheur dont il jouit un jour, et peu à peu U croira de nouveau possible de réalteiadre à ce bonheur.
VIE DE HAYDN. 135
La bonne musique ne se trompe pas, et va droit au fond de Tâme chercher le chagrin qui nous dévore.
Dans tous les cas de gucrison par la musique, il me sem- ble, pour parler en grave médecin, que c'est le cerveau qui réagit fortement sur le reste de l'organisation'. Il faut que la musique commence par nous égarer et par nous faire regar- der comme possibles des choses que nous n'osions espérer. Un des traits les plus singuliers de celte folie passagère, et de l'oubli total de nous-mcme, de notre vanité et du rôle que nous jouons, est celui de Senesino, qui devait chanter sur le théâtre de Londres un vrai rôle de tyran dans je ne sais quel opéra : le célèbre Farinelli chantait le rôle du prince opprimé. Ils comiaissaieril tous deux l'opéra. Farinelli, qui faisait une tournée de concerts en province, arrive seule- ment quelques heures avant la représentation ; enfin le héros malheureux et le tyran cruel se voient pour la première fois sur le théâtre : Farinelli, arrivé à son premier air, par lequel il demandait grâce, le chante avec tant de douceur et d'ex- pression, que le pauvre tyran, tout en larmes, lui saute au cou et l'embrasse trois ou quatrefois, absolument hors de lui.
Encore une histoire. Dans ma première jeunesse, au mi- lieu des plus grandes chaleurs de l'été, j'allai une fois avec d'autres jeunes gens sans soucis chercher la fraîcheur c:. ï'air pur sur une des hautes montagnes qui entourent le lac iJajeur, eu Lombardie : arrivés, au point du jour, au milieu -Je la montée, comme nous nous arrêtions pour contempler les îles Borromées, qui se dessinaient à nos pieds au milieu
* On se sonl bicnlôt une barre à l'estomac : ce sont les nerfs du diaphragme qui sont irrités.
136 ŒUVRES DE i<TENDHA,..
(lu lac, nous sommes environnes par un grand troupeau de brebis qui sortaient de Tétable pour aller au pâturage. Un de nos amis qui ne jouait pas mal de la flûte, et qui portait la sienne partout, la sort de sa pocbe : « Je vais, dit-il, faire le Corydon et le Mcnalque ; voyons si les brebis de Virgile re- connaîtront leur pasteur. » 11 commence : les brebis et les cbèvres, qui, Tune à la suite de l'autre, s'en allaient le mu- seau baissé vers la montagne, au premier son de la flûte sou- lèvent la tête : toutes, par un mouvement général et prompt, se tournent du côté d'où venait le bruit agréable ; peu à peu elles entourent le musicien, et l'ccoutent sans remuer. Il cesse de jouer, les brebis ne s'en vont pas. Le bâton du ber- ger intime Tordre d'avancer à celles qui se trouvent le plus près de lui : celles-là obéissent; mais à peine le Auteur re- commence-t-il à jouer, que ses innocentes auditrices revien- nent Tentourer. Le berger s'impatiente, lance avec sa hou- lette des molles de terre sur son troupeau, mais rien ne remue. Le Auteur joue de plus belle; le berger entre en fu- reur, jure, siffle, bal, lance des pierres aux pauvres ama- teurs de musique : ceux qui sont atteints par les pierres se mettent en marche ; mais les autres ne remuent pas. Enfin le berger est obligé de prier notre Orphée de cesser ses sons magiques : les brebis se mettent alors en route ; mais eUes s'arrêtaient encore de loin, toutes les fo's que notre ami leur faisait entendre Tf aslrument agréable. L'air joué était tout simplement l'air à la mode de l'opéra qu'on donnait alors à Milan.
Comme nous musiquions sans cesse, nous fûmes enchantés de notre aventure ; nous raisonnâmes toute la journée, et nous conclûmes que le plaisir physique est la base de toute tiiusique.
VIE DE HAYDN. 137
Et les messes de Haydn? Vous avez raison; mais que voulez-vous? j'écris pour m'amuser, el il y a longtemps que nous sommes convenus d'être naturels l'un pour l'autre.
Les messes de Haydn, donc, sont inspirées par une douce •.cnsibilité : la partie idéale en est brillante, et en général pleine de dignité ; le style est enllammc, noble, rempli de beaux développements; les Amen el les Alléluia respirent une joie véritable, et sont d'une vivacité sans égale. Quel- quefois, quand le caractère d'un passage serait trop gai et trop profane, Haydn le rembrunit par des accords profonds et ralentissants qui en modèrent la joie mondaine. Ses Agnus Dei sont pleins de tendresse ; voyez surtout celui de la messe n° 4, c'est la musique du ciel. Ses fugues sont de premier jet; elles respirent à la fois le feu, la dignité et l'exaltation d'une àme ravie.
11 emploie quelquefois cet artifice qui caractérise les ou- vrages de Paisiello.
11 choisit, dès le commencement, un passage agréable, qu'il rappelle dans le cours de l'ouvrage : souvent, au lieu d'un passage, ce n'est qu'une simple cadence. Il est in- croyable combien ce moyen si simple, la répétition du même irait, sert à donner au tout une unité et une teinte religieuse et touchante. Vous sentez que ce genre côtoie la monotonie ; mais les bons maîtres l'évitent : voyez la Molinara, voyeï ^es Deux Journées, de Cherubini ; vous remarquez une ca- jence dans l'ouverture de ce bel ouvrage, et votre oreille la distingue parce qu'elle a quelque chose d'étranglé et de singulier ; elle paraît de nouveau dans le trio du premie. acte, ensuite dans un air, ensuite dans le finale ; et chaque fois qu'elle revient s'augmente le plaisir que nous avons à l'entendre. Le passage dominant t* sent tellement dans la
158 ŒUVRES DE STENDHAL.
Frascatana, de Paisiello, qu'il forme à lui seul tout le finale. Dans les messes de Haydn, ce Irait est d'abord à peine re- marqué à cause de sa grâce ; mais ensuite, à chaque fois qu'il revient, il acquiert plus de force et de charmes.
Voici maintenant le plaidoyer de la partie adverse, et je vous assure que ce u"est pas l'énergie qui manque aux accu- sateurs de Haydn. Ils l'accusent d'abord d'avoir délruit le genre de musique sacrée établi et adopté par tous les profes- seurs ; mais ce genre n'existait déjà plus en Italie, et en Al- lemagne on retournait vers le brr.it monotone et surtout sans expression du moyen âge. Si la monotonie est de la gravité, certainement jamais genre ne fut plus grave.
Ou ne faites pas de musique à l'église, ou admettez-y la musique véritable. Avez-vous défendu à Raphaël de mettre des figures célestes dans ses tableaux de dévotion ? Le char- mant Sam/ Michel du Guide, qui donne des distractions aux dévotes, ne se voit-il pas toujours dans Saint-Pierre de Rome? Pourquoi serait-il défendu à la musique de plaire? Si l'on veut des raisons théologiques , l'exemple des Psaumes de David est pour nous : « Si le psaume gémit, dit saint Augustin, gémissez avec lui; s'il entonne les louanges de Dieu, et vous aussi chantez les mcrveiUes du Créateur. »
On ne doit donc pas chanter un Alléluia sur l'air d'un Mi- serere. Là- dessus les maîtres allemands reculent d'un pas; Us permettent un peu de variété dans le chant, mais veulent que l'accompagnement soit toujours austère, lourd et bruyant; ont-ils tort? Je sais qu'un célèbre médecin de Hanovre, digne dclre le compatriote des Frédéric II, des Catherine, des Mengs, des Mozart, me disait en riant : « L'Allemand du commun a besoin de plus d'efforts physiques, de plus de
VIE DE HAYDN. 139
mouvement, déplus de bruit pour être ému, qu'aucun autre citoyen de la terre; nous buvons trop de bière, il faut nous écorcher pour nous chatouiller un peu. »
Si l'objet de la musique, à Féglise conmie ailleurs, est de donner plus de force, dans le cœur des spectateurs, aux sen- timents exprimés par les paroles, Haydn a atteint la perfec- tion de son art. Je défie le chrétien qui entend, le jour de Pâques, un Gloria de ce compositeur, de ne pas sortir de 1 église le cœur plein d'une sainte joie, effet que le père Mar- tini et les harmonistes allemands ne veulent pas produire apparemment; et il faut avouer qu'ils n'ont jamais manqué à leur projet.
Si ces messieurs ont ton dans l'accusation principale in- tentée à Haydn, ils ont raison dans quelques détails; mais le Corrége aussi, en cherchant la grâce, est tombé une ou deux fois dans l'affectation de la grâce. Voyez au Musée celte di- vine Madonna alla scodella. Les jours où vous aurez de l'hu- meur, vous trouverez affecté le mouvement de l'ange qui attache l'âne de Joseph ; dans des jours plus heureux, cet ange vous paraîtra charmant. Les fautes de Haydn sont quel- quefois plus positives; dans un Dona nobis pacem d'une de ses messes, on trouve pour passage principal et souvent ré- pété, ce badinage en tempo presto :
Pans un de ses Benedictns, après plusieurs jeux dorches- tre, revient souvent cette pensée, et toujours en tempo allegro :
r.O ŒUVUES DE STEiNDlIAL.
La même idée précisément se trouve dans une aria baffa d'Anfossi, et y fait un très-bon effet, parce qu'elle est biec placée.
Il a écrit des fugues en tempo di sestupla, qui, dès que le mouvement devient vif, sont absolument du style bouffon. Quand le pécheur repentant pleure ses fautes au pied de l'autel, souvent Haydn peint le charme de ces péchés trop séducteurs, au lieu d'exprimer le repentir du chrétien. Il emploie quelquefois le mouvement de 3/4 et de 5/8, qui rap- pellent facilement à l'auditeur la valse et la contredanse.
C'est choquer les principes physiques du chant. Cabanis vous dira que la joie accélère le mouvement du sang, et veut le temps presto; la tristesse abat, ralentit le cours des hu- meurs, et nous porte au tempo largo; le contentement veut le mode majeur; la mélancolie s'exprime par le mode mi- neur : cette dernière vcrilé est le fondement des styles de Cimarosa et de i^Iozart.
Haydn s'excusait de ces erreurs, que sa raison reconnais- sait bien pour telles, en disant que quand il pensait à Dieu il ne pouvait se le figurer que comme un être infiniment grand et infiniment bon. II ajoutait que cette dernière des qualités divines le remplissait tellement de confiance et de joie, quT aurait mis en tempo allegro jusqu'au Miserere.
Pour moi, je trouve ses messes un peu trop en style alle^ mand, je veux dire que les accompagnements sont souvent iiop chargés, et nuisent un peu à l'effet du chant.
Elles sont au nombre de quatorze : quelques-unes, com-
VIE DE HAYDN. 141
posées dans les momenis de la guerre de sept ans, les plus in;illicureux pour la maison d'Aulriche, respirent une ardeur vraiment martiale; elles ressemblent, en ce sens, aux clian- ions sublimes que vient d'improviser, en 1809, à l'approche Je larmce française, le célèbre poêle tragique Collin .
U'i ŒUVRES DE STENDHAL.
I.KTir.R XVH
Salïbourg, lc50m;ii 180'J '
Mon clir^r Louis,
Il me restait à vous parler de la Création. C'est le plus grand ouvrage de notre compositeur; c'est le poëme épique de la musique. Vous saurez que j'ai fait confidence des cpî- tres que je vous écris à une de mes amies de Vienne, réfugiée dans ces montagnes, ainsi que plusieurs des premières fa- milles de cette mallicureuse vil^e. Le secrétaire de celle amie transcrit mes lettres, cl m'évite ainsi le plus grand des ennuis, selon moi, qui est de revenir deux fois sur les mêmes idées. Je lui disais que je serais obligé de sauter à pieds joints la Création, que je n'ai entendue qu'une ou deux fois : « Eh bien ! m'a-l-elle répondu, c'est moi qui ferai celle
VIE DE HAYDN. 143
lettre à voire ami de Paris. » Comme je lui faisais quelques petites objections de politesse : « Me croyez-vous donc inca- pable d'écrire à un aimable Parisien qui vous aime, vous et la musique? Allez, monsieur, vous corrigerez tout au plus dans ma lettre quelques fautes de langue ; mais (Reliez de ne pas trop gâter mes idées, voilà tout ce que je vous de- mande. »
Comme vous voyez, ce préambule est une trahison. Ne manquez pas de me répondre à l'occasion de la lettre sur la Création, et surtout critiquez impitoyablement : dites-moi que mon style est efféminé, que je me perds dans de petites idées, que je vois des effets qui n'ont jamais existé que dans ma tête : surtout répondez promptement, pour éviter toute idée d'accord entre nous. Vos critiques nous vaudront ici des accès de vivacité charmants.
l'A ŒUVRES DE STENDHAL.
LF.TTRE XVIII
Salzbourg, le 31 mai 1809.
Nous nous plaignons toujours, mou cher ami, de venir hop lard, de n'avoir plus qu'à admirer des choses passées, lie u'êlre contemporains de rien de grand dans les arts. Mais les grands hommes sont comme les sommets des Alpes : êtes- vous dans la vallée de Chamouny, le mont Blanc lui-même, au milieu des sommets voisins couverts de neige comme lui, ne vous semble qu'une haute montagne ordinaire ; maïf quand, de retour à Lausanne, vous le voyez dominer tout c qui l'entoure; quand, de plus loin encore, du milieu de. plaines de France, lorsque toutes les montagnes ont disparu, vous apercevez toujours à rhorizon cette masse énorme et blanche, vous reconnaissez le colosse de l'ancien monde, Comment avez-vous senti en France tout le génie de Molière,
VIE DE HAYDN. 143
hommes vulgaires que vous êies? uniquement par l'expé- rience, et en voyant qu'après cenl cinquante ans il s'élève encore seul à l'horizon. Nous en sommes, pour la musique, où l'on en était à Paris, pour la littérature, à la fin du siècle de Louis XIV. La constellation des grands hommes vient seu- lement de se coucher.
Aucun tVeux n'a produit, dans le genre académique, d'ou- vrage plus célèbre que la Création, qui peut-être ira à la postérité.
Je pense que le Slabat Mater et un intermède de Pergo- lèse, la Buona Figliuola et la Didonde Piccini, le Barbier de , Séville et la Frascatana de Paisiello, \eMatrimonio segreto et les Horaces de Cimarosa, le Don Juan et le Figaro de Mo- zart, le Miserere de Jomelli, et quelques autres pièces en petit nombre, lui tiendront fidèle compagnie.
Vous allez voir, mon cher ami, ce que nous admirons à Vienne dans cet ouvrage. Songez bien qu'autant mes idées seraient claires si vous et moi causions à côté d'un piano, autant je crains qu'elles le soient peu, envoyées par la poste de Vienne à Paris, à ce Paris dédaigneux qui croit que ce qu'il n'entend pas sur-le-champ et sans effort ne vaut pas la peine d'élre compris ; c'est tout simple : obligés de con- venir que celui qui vous écrit est un sot, ou que vous n'avez par tout l'esprit possible, vous n'hésitez pas.
Haydn, longtemps avant de s'élever à la Création, avait composé (en 1774) un premier oratorio intulé Tobie, œuvre médiocre, dont deux ou trois morceaux seulement annon- cent le grand maître. Vous savez qu'à Londres Haydn fut frappé de la musique de Haendcl : il apprit dans les ouvrages dumusiciendes Anglais l'art d'être majestueux. Me trouvant un jour à côté de lui chez le prince Schwartzemberg pen-
140 ŒUVRES DE STENLHAL.
dant qu'on exécutait le Messie de Iloendel, comme j'admirais un des chœurs sublimes de cet ouvrage, Haydn me dit tout pensif : « Celui-là est le père de tous. »
Je suis convaincu que s'il neût pas étudié llsendel, Haydn n'eût pas fait la Création : son génie fut enflammé par celui de ce maître. Toat le monde a reconnu ici que, depuis son retour de Londres, il eut plus de grandiose dans les idées; enfin, il s'approcha, autant qu'il est donné à un génie hu- main, de l'inapprochable but de ses chants, llgendel est sim- ple : ses accompagnements sont écrits à trois parties seule- ment ; mais, pour me servir d'une phrase napolitaine adoptée par Gluck, il n'y a pas une note che non tiri sangite. Iloendel se garde surtout de faire un usage continuel des instru- ments à vent, dont l'harmonie si suave éclipse même la voix humaine. Cimarosa n'a employé les (lûtes que dans les pre- miers morceaux du Mariage secret; Mozart, au contraire, s'en sert toujours.
On croyait avant Uaydn que l'oratorio, inventé en 1550 par saint Philippe Neri, pour réveiller la ferveur dans Rome mi peu profane, en attachant les sens par l'intérêt du drame et par une innocente volupté, avait atteint la perfection dans les mains de Marcello, de Hasse et de llaendel, qui en écri- virent un si grand nombre et de si sublimes. La Destruction de Jérusalem, de Zingarelli, qu'on vous donne à Paris, et qui vous plaît encore, quoique indignement mutilée, n'est déjà plus un véritable oratorio. Un morceau vraiment pur en ce genre doit présenter, comme ceux des maîtres que je viens de citer, le mélange du style grave et fugué de la mu- sique d'église et du style clair et expressif de celle de théâ- tre. Les oratorios de Hsendel et de Marcello ont des fugues presque à chaque scène ; Weigl en a usé de même dans soo
VIE DE HAYDN. 147
superbe oratorio de la Passion : les Italiens de nos jours, au contraire, ont rapproché extrêmement roratorio de l'opéra. Haydn voulut suivre les premiers ; mais ce génie ardent ne pouvait sentir d'enthousiasme qu'autant qu'il créait.
Haydn était ami du baron de Van Swieten, bibliothécaire de Tempereur, homme très-savant, même en musique, et qui composait assez bien : ce baron pensait que la musique, qui sait si bien exprimer les passions, peut aussi peindre les objets physiques, en réveillant dans l'àme des auditeurs les émotions que leur donnent ces objets. Les hommes admi- rent le soleil ; donc, en peignant le plus haut degré de l'ad- miration, on leur rappellera l'idée du soleil. Celte manière de conclure peut paraître un peu légère, mais M. de Van Swieten y croyait fermement. 11 fit observer à son ami que, quoique l'on rencontrât dans les œuvres des grands maîtres quelques traits épars de ce genre descriptif, cependant ce champ restait tout entier à moissonner. Il lui proposa d'être le Delille de la musique, et l'invitation fut acceptée.
Du vivant de Hœndel, Milion avait fait pour ce grand com- positeur un oratorio intitulé la Création du monde, qui, je ne sais pourquoi, ne fut pas mis en musique. L'Anglais Lydley tira du texte de Milton un second oratorio; et enfin, lorsque Haydn quitta Londres, le musicien Salomon lui donna ces paroles de Lydley. Haydn les apporta à Vienne, sans trop songer à s'en servir ; mais M. de Van Swieten, pour donner du courage à son ami, non-seulement traduisit en allemand le texte anglais, mais y ajouta des chœurs, des airs, des duos, afin que le talent du maître trouvât plus d'oc- casions de briller. En 1795, Haydn, déjà âgé de soixante- trois ans, entreprit ce grand ouvrage ; il y travailla deux antées entières. Quand on le pressait de finir, il répondait
148 ŒUVRES DK STENDHAL.
avec tranquillilé : « J'y mels beaucoup de temps, parce que je veux qu'il dure beaucoup. »
Au commencement de 1798 roralorio fut terminé, et le carême suivant il fut exécuté, pour la première fois, dans les salles du palais Schwarizemberg, aux dépens de la société des diletlanti, qui l'avait demandé à l'auieur.
Qui pourrait vous décrire l'enthousiasme, le plaisir, les applaudissements de cette soirée? J'y étais, et je puis^^ vous assurer ne ni'être jamais trouvé à pareille fête : l'élite des gens de lettres et de la société était réunie dans cette salle, très -favorable à la musique; Haydn lui-même dirigeait l'orchestre. Le plus parfait silence, l'attention la plus scrupuleuse, un sentiment je dirais presque de religion et de respect dans toute l'assemblée : telles étaient les dis- positions qui régnaient quand partit enfin le premier coup d'archet. L'attente ne fut pas trompée. Nous vîmes se dérou- ler devant nous une longue suite de beautés inconnues jus- qu à ce moment : les âmes, surprises, ivres de plaisir et d'admiration, éprouvèrent pendant deux heures consécutives ce qu'elles avaient senti bien rarement : une existence heu- reuse, produite par des désirs toujours plus vifs, toujours re- naissants et toujours satisfaits.
Vous parlez si souvent en France de M. Delille et du genre descriptif, que je ne vous demande pas d'excuse pour une digression sur la musique descriptive ; digressions et genre descriptif se tiennent par la main ; ce pauvre genre mourrait d'inanition s'il était privé de tout ce qui n'est pas lui.
On peut faire une objection plus forte à la musique des- criptive. Quelque mauvais plaisant peut fort bien lui dire :
liais, entre nous, je crois que vous n'existez pas.
VOLTAIRB
VIE DE HAYDN, ■149
Voici les raisons de ceux qui croieiil à la présence rciile. Tout le monde voit que la musique peut imiter la nature; de Jeux manières : elle a limitation physique et l'imitation sen- timentale. Vous vous rappelez, dans les ^oz%e di Figaro, le iinlin et le dondon par lesquels Suzanne rappelle si plaisam- -ûent le bruit de la sonnette du comte Almaviva, donnant à sou mari quelque bonne longue commission, dans le duo
Se a caso madima, Ti clii.ima, etc.;
voilà 1 imitation physique. Dans un opéra allemand, un ba- daud seudurl sur la scène, pendant que sa femme, qui est à la fenêtre, chante un duo avec son amant : l'imitation phy- sique du ronflement du mari forme une basse plaisante aux douceurs que l'amant débile à la femme ; voilà encore une imitation exacte de la nature.
Celte imitation directe amuse un instant, et ennuie bien vite : au seizième siècle, des maîtres italiens faisaient de ce genre facile la base de tout un opéra. On a le Podesla di Culoniola, où le maestro Melani a mis l'air suivant, pendant
e(iuel tout l'orchestre ne manque pas d'imiter les bêt^s qui
{ sont nommées :
Talor la granochiella nel panUno Per allegrczza canta, quà, quà, rà; Tribbia il grillo, tri, tri, tri;
L'agnelino l'a bè, bè; L'usiguuolo, chiù, chiù, chiù ; Ed il gai curi chi, chi.
Les savants vous diront qu'un peu plus anciennement Aris- tophane avait employé sur le tliéàlr»; ce genre d'imitation.
9
450 ŒUVRES DE STENDHAL.
Pour Ilnydn, il en a usé très-sobremenl dans la Création et dans les Quatre Saisoiis : il rend, par exemple, divinement bien le roucoulement des colombes; mais il résista coura- geusement au baron descriptif, qui voulait aussi entendre le cri des grenouilles.
En musique, la meilleure des imitations pbysiqucs est peut-être celle qui ne fait quindiquer l'objot dont il est lueslion, qui nous le montre à travers un nuage, qui se prde bien de nous rendre avec une exactitude scrupuleuse la nature telle qu'elle est : cette espèce d'imitation est ce qu'il y a de mieux dans le genre descrip' .!'. Gluck en fournit un exemple agréable dans l'air du Pèlerin '*e la Mecque, qui rappelle le murmure d'un ruisseau ; Ilaendel a imité le bruit tranquille de la neige, dont les flocons tombent doucement sur la terre muette ; et Marcello a surpassé tous ses rivaux dans sa cantate de Calislo changée en ourse: au moment où Junon a transformé en bêle cruelle cette amante infoitunée, l'auditeur frissonne à la férocité des accompagnements sau- vages qui peignent les cris de l'ourse en fureur.
C'est ce genre d'imitation que Uaydn a perfectionné. Vous; savez, mon ami, que tous les arts sont fondés sur un certain degré de fausseté; principe obscur malgré son apparente clarté, mais duquel découlent les plus grandes vérités : c'esi ainsi que, d'une grotte sombre, sort le fleuve qui doit arro- ser d'immenses provinces. Nous en parlerons un jour plus au long.
Vous avez bien plus de plaisir devant une belle vue à^ jardin des Tuileries qu'à regarder ce même jardin fidèlement répété dans une des glaces du cbàteau; cependant le spec- tacle fourni par la glace a bien d'autres couleurs que le ta- bleau, fût'U de Claude Lorrain : les personnages y ont du
VIE UE HAYDN. 151
mouvement, tout y est plus fidclc; mais vous préferez ob^i'- ncment le tableau. L'artiste habile ne s'éloigne jamais du degré de fausseté qui est permis à l'art qu'il cultive; il sait bien que ce n'est pas en imilanl la nature jusqu'au point de produire l'illusion que les arts plaisent : il fait une différence entre ces barbouillages parfaits, nommes des trompe-l'œil, et la Sainte Cécile de Raphaël.
Il ÏAUi que l'iniiiation produise l'effet qui serait occasionné par l'objet imité, s'il nous frappait dans ces moments heu- reux de sensibilité et de bonheur qui donnent naissance aux passions.
Voilà pour l'imitation physique de la nature par la rai; - sique.
L'autre imitation, que nous appeWerons sentimenlale, si ci; nom n'est pas trop ridicule à vos yeux, ne retrace pas les choses, mais les sentiments quelles inspirent. L'air;
Deh! signorel
de Paolino dans le Mariage secret, ne peint pas précisément le malheur de se voir enlever sa maîtresse par un grand sei- gneur, mais il peint une tristesse profonde et tendre. Les rôles particularisent celte tendresse, dessinent les contours du tableau, et la réunion des paroles et de la musique, à jamais inséparables dans nos cœurs dès que nous les avons entendues une fois, forme la peinture la plus vive qu'il ait été donné à l'homme passionne de tracer de ses seniimcnts. Cette musique, ainsi que les morceaux passionnés de la Nouvelle Ilc'loïse, ainsi que les Lellres d'une reliijieuse •pov' tîigaise, peut paraître ennuyeuse à beaucoup de gens ;
On p ^ul êlrc Iionnète homme,
152 ŒUVHES DE STENDHAL.
et ne pas la goûter ; on peut avoir celle petite